La fabrique du consentement : comment on nous fait avaler l'inacceptable
On ne gouverne pas que par la force : on gouverne par la propagande - invisible, d'autant plus efficace. Herman & Chomsky ont décrit ses cinq filtres. Voici la machine qui fabrique le consentement aux guerres, à l'austérité et à la peur - et comment la démonter.
- Le modèle de propagande : cinq filtres
- Ce que ça produit : le consentement à l'inacceptable
- Ce qu'on nous dit / La réalité
- Mythe 1 : « Les médias sont libres et neutres »
- Mythe 2 : « La propagande, c'est dans les dictatures »
- Mythe 3 : « Les gens sont trop crédules ; c'est leur faute »
- La stratégie : reprendre le récit
- Explorez dans le simulateur
En 1988, deux chercheurs, Edward Herman et Noam Chomsky, ont publié un livre au titre brutal : La Fabrication du consentement. Leur thèse : dans une société « démocratique », on ne gouverne pas par la force - on gouverne par la propagande. Et la propagande, contrairement aux dictatures qui l'affichent, fonctionne d'autant mieux qu'elle est invisible.
Cette note est le socle de tout ce blog. Car débunker des mythes - sur la nature humaine, sur la criminalité, sur l'économie - c'est d'abord comprendre comment ces mythes sont fabriqués. Voici la machine, ses filtres, et comment s'en libérer.
Le modèle de propagande : cinq filtres
Herman et Chomsky ont montré que les médias, même « libres », produisent un consentement à l'ordre établi, à travers cinq filtres :
1. La propriété. Les grands médias appartiennent à une poignée de milliardaires et de conglomérats (au Canada, Postmedia contrôle la majorité des quotidiens). Leurs intérêts - fiscaux, politiques, de classe - ne sont jamais attaqués.
2. La publicité. Les médias vivent de la pub, pas des lecteur·rice·s. Ils ne mordront pas la main qui les nourrit : on ne critique pas les annonceurs (banques, grandes surfaces, énergies fossiles).
3. Les sources. Les journalistes dépendent des « sources officielles » - gouvernements, entreprises, experts accrédités - qui fournissent l'information déjà cadrée. On interroge le ministère, pas le manifestant.
4. La « mitraille » (flak). Quand un média sort du cadre, il subit des représailles : campagnes de dénigrement, menaces de boycott publicitaire, procès, « c'est biaisé ». La flak discipline.
5. L'ennemi commun. Un « ennemi » à haïr (le communisme hier, le « terrorisme », l'« islam », la « Chine » aujourd'hui) unifie et empêche la nuance. La peur de l'ennemi soude le consentement.
Le résultat : une information qui n'est pas « fausse », mais sélective et cadrée. On ne ment pas forcément - on choisit ce qu'on montre, et comment.
Ce que ça produit : le consentement à l'inacceptable
La fabrication du consentement a des effets concrets, mesurables :
- Les guerres. Chaque guerre occidentale a été « vendue » par une campagne de propagande : les « armes de destruction massive » en Irak (qui n'existaient pas), le « bébé sorti de la couveuse » au Koweït (fabriqué). On fabrique le consentement à la guerre, puis on la mène.
- L'austérité. « Il n'y a pas d'alternative », « on n'a pas les moyens » : des décennies de cadrage ont rendu l'austérité « évidente », alors qu'elle est un choix politique.
- La peur de l'autre. Le mythe du lien entre immigration et criminalité (démonté : le lien, c'est la pauvreté, pas l'origine) est martelé pour justifier la répression et la division.
- La haine de soi et de l'autre. Les mythes sur la nature humaine, sur les sexes, sur les « assistés » - autant de fabriques de consentement à la cruauté.
Ce qu'on nous dit / La réalité
Mythe 1 : « Les médias sont libres et neutres »
Ce qu'on nous dit : la presse indépendante garantit la diversité des points de vue.
La réalité : les médias appartiennent à des milliardaires, vivent de la publicité, et dépendent des sources officielles. La « neutralité » est un cadrage, pas une absence de biais. Le spectre du débat est borné : entre le centre-droit et l'extrême droite, jamais à gauche.
Mythe 2 : « La propagande, c'est dans les dictatures »
Ce qu'on nous dit : nous, on a la liberté de la presse ; la propagande, c'est Poutine ou Kim Jong-un.
La réalité : la propagande des démocraties est plus subtile - et plus efficace - parce qu'elle se présente comme « information libre ». Chomsky le dit : le système fonctionne d'autant mieux qu'il se croit libre.
Mythe 3 : « Les gens sont trop crédules ; c'est leur faute »
Ce qu'on nous dit : si les gens croient des bêtises, c'est qu'ils ne réfléchissent pas.
La réalité : ce n'est pas de la crédulité, c'est de la saturation. On bombarde, on répète, on cadre - et on n'a ni le temps, ni l'énergie, ni l'accès à l'information alternative. La manipulation n'est pas une faute individuelle : c'est une industrie.
La stratégie : reprendre le récit
1. Identifier les filtres. Savoir qui possède, qui finance, qui fournit l'information - et ce qui est absent. La première compétence critique est de remarquer les silences.
2. Démocratiser les médias. Contre la concentration : des médias publics financés et indépendants, des médias coopératifs et populaires, la fin du monopole des milliardaires.
3. La contre-information. Créer, partager, soutenir des médias alternatifs - comme ce blog - qui disent ce que les filtres taisent.
4. L'éducation aux médias. Apprendre, dès l'école, à lire un article, à repérer un cadrage, à distinguer un fait d'une opinion. (Le modèle finlandais, premier au monde en résistance à la désinformation.)
5. La mobilisation, pas la résignation. Le consentement se fabrique dans l'isolement ; il se défait dans l'organisation. Discuter, débattre, s'organiser - c'est la seule vraie réponse.
La leçon est simple : ce qu'on nous présente comme « l'évidence » est souvent une fabrication. Et une fabrication, une fois identifiée, perd son pouvoir. Démonter la machine du consentement, c'est reprendre la capacité de penser - et d'agir.
Explorez dans le simulateur
Le module « médias » de notre simulateur modélise des médias publics, indépendants et non marchands - contre la concentration et la propagande. Activez-le et observez.
On ne pense pas librement dans une cage. On pense librement en brisant les barreaux du cadrage.
Sources : Herman & Chomsky, Manufacturing Consent (1988, le modèle de propagande à 5 filtres) · Chomsky, Les médias et la démocratie · Digital News Report Canada (2025, concentration Postmedia/Bell/Quebecor) · Postman, Se distraire à en mourir (1985) · Lippmann, Public Opinion (1922, la « fabrication du consentement ») · Entman, Framing (1993) · Finlande, éducation aux médias (résistance à la désinformation).