Le grand âge à l'encan : la marchandisation du soin des aîné·es
70 % des maisons de retraite américaines sont à but lucratif - et quand le capital-investissement les rachète, la mortalité des résident·es augmente de 11 %. C'est le pendant, à la fin de la vie, de la marchandisation de l'enfance. Voici la machine, et comment la démonter.
- La même histoire qu'au début de la vie
- Le capital-investissement entre dans la chambre
- Ce que la pandémie a révélé
- La « génération sandwich » et les chaînes du soin
- Ce qu'on nous dit / La réalité
- Mythe 1 : « Les maisons de retraite protègent les aîné·es »
- Mythe 2 : « Les familles ne veulent plus s'occuper de leurs aîné·es »
- Mythe 3 : « Vieillir, ça coûte trop cher à la société »
- Ce qu'on peut faire : des aîné·es qui ne sont pas une marchandise
- La stratégie communiste : re-socialiser le grand âge
- Explorez dans le simulateur
Aux États-Unis, plus de 70 % des maisons de retraite sont désormais gérées dans un but lucratif. Et une étude sur les données Medicare a trouvé un résultat glaçant : quand un fonds de capital-investissement rachète une maison de retraite, la mortalité des résident·es augmente de 11 %. Pendant ce temps, des fonds immobiliers (les REIT) encaissent des loyers - jusqu'à plus d'un million de dollars par an pour un seul établissement en déficit - tandis que les résident·es « languissent ».
C'est le pendant exact, à l'autre bout de la vie, de ce que nous avons décrit pour l'enfance dans notre note sur la parentalité. Le soin des aîné·es subit la même trajectoire : communauté → famille → marchandise. Voici comment, et comment le reprendre.
La même histoire qu'au début de la vie
Relisons la trajectoire. Pour les enfants comme pour les aîné·es, le soin a suivi trois étapes :
- La communauté : autrefois, les personnes âgées vivaient parmi les leurs, soignées par le clan, le village, la famille élargie - pas reléguées dans des institutions.
- La famille : avec l'industrialisation et la nucléarisation de la famille, le soin des aîné·es est retombé sur quelques proches - presque toujours des femmes, dans le fameux « rôle de la fille ».
- Les services payants : sous le néolibéralisme, les familles n'ont plus le temps (ni souvent les moyens). Alors on achète le soin - maison de retraite, EHPAD, aide à domicile. Et comme pour les enfants, le soin est devenu une marchandise.
La différence, c'est que pour les aîné·es, la marchandisation est plus brutale encore : il n'y a pas de « maternelle publique » pour le grand âge. Là où la petite enfance a (au moins en partie) des services publics, le grand âge a été livré au marché.
Le capital-investissement entre dans la chambre
La preuve que cette marchandisation tue : l'entrée du capital-investissement et des REIT dans les maisons de retraite.
Les REIT (Real Estate Investment Trusts) sont des fonds immobiliers qui rachètent les murs des maisons de retraite, puis les louent à des exploitants - en exigeant un taux d'occupation minimal (parfois 80 %), en choisissant eux-mêmes la société de gestion, et en encaissant des loyers pendant que l'établissement « tourne à perte ». Les résident·es deviennent, littéralement, des loyers vivants. Un journaliste a résumé la logique : « des corps dans les lits » monétisés comme des actifs immobiliers.
Et les études confirment le pire : la propriété par le capital-investissement entraîne une baisse du personnel soignant, une baisse du respect des normes, et une hausse de la mortalité. Le profit, ici, ne se fait pas « malgré » la mauvaise qualité des soins - il se fait par elle. Moins de soignant·es = moins de coûts = plus de profit.
Ce que la pandémie a révélé
La pandémie de COVID-19 a été le révélateur brutal de cette logique. Les maisons de retraite - en particulier les établissements à but lucratif, sous-staffés et sous-financés - ont été des foyers de mort. Des milliers de résident·es sont décédé·es, souvent seuls, souvent sans que les familles puissent les voir. La « protection » invoquée était en réalité l'abandon : on a fermé les portes, et on a laissé mourir.
Ce n'était pas un accident de gestion. C'était la forme achevée d'un système qui traite les aîné·es comme un coût à minimiser. Quand le soin est une marchandise, les vies qui « rapportent moins » sont les premières sacrifiées.
La « génération sandwich » et les chaînes du soin
Au milieu de cette crise, il y a les femmes - encore elles - de la « génération sandwich » : celles qui doivent, en même temps, s'occuper de leurs enfants et de leurs parents vieillissants. Entre deux, elles travaillent. Le néolibéralisme a créé un étau : les enfants en bas, les aîné·es en haut, et au milieu, une femme épuisée.
Et là encore, la chaîne se mondialise : comme pour les nourrices, des travailleuses migrantes - souvent philippines, indiennes, ou d'Europe de l'Est - sont recrutées pour soigner les aîné·es des pays riches, en laissant leurs propres parents au pays, soignés à leur tour par d'autres, plus pauvres encore. C'est la « chaîne mondiale du soin » de Hochschild, appliquée à la fin de la vie.
Ce qu'on nous dit / La réalité
Mythe 1 : « Les maisons de retraite protègent les aîné·es »
Ce qu'on nous dit : en institution, les personnes âgées sont « en sécurité », « bien soignées », « surveillées ».
La réalité : pour les établissements à but lucratif, la sécurité des résident·es est une variable d'ajustement. Sous-effectif chronique, négligences documentées, et une mortalité qui augmente avec la financiarisation. La « protection » est souvent le nom du profit.
Mythe 2 : « Les familles ne veulent plus s'occuper de leurs aîné·es »
Ce qu'on nous dit : on « place » ses parents parce qu'on n'a plus le cœur, plus le temps, plus l'envie.
La réalité : les familles n'ont pas « perdu le cœur » - elles ont perdu le temps. Sans congé de soignant, sans services publics, sans réduction du temps de travail, s'occuper d'un parent dépendant est devenu matériellement impossible pour la plupart. On ne « choisit » pas l'EHPAD : on y est acculé·e.
Mythe 3 : « Vieillir, ça coûte trop cher à la société »
Ce qu'on nous dit : le « fardeau » du vieillissement justifie l'austérité et le recours au privé.
La réalité : le coût du grand âge est un choix politique, pas une fatalité démographique. Des modèles comme Buurtzorg aux Pays-Bas montrent qu'un soin de meilleure qualité peut coûter moins cher - à condition d'enlever la couche du profit et de la bureaucratie. Ce qui « coûte cher », ce n'est pas le soin : c'est le profit.
Ce qu'on peut faire : des aîné·es qui ne sont pas une marchandise
- Buurtzorg (Pays-Bas) : des équipes autonomes d'infirmières, sans hiérarchie ni managers, qui soignent à domicile. Résultat : plus de satisfaction (des patient·es et des soignant·es), moins de coûts, et des soignant·es qui restent. La preuve qu'un soin humain est plus efficace - et moins cher - qu'un soin industrialisé.
- Humanitas (Pays-Bas) : un habitat intergénérationnel où des étudiant·es logent gratuitement dans une maison de retraite, en échange de 30 heures par mois passées avec les résident·es. Le soin redevient une relation, pas un service.
- L'habitat partagé et le cohabitat seniors : des groupes qui mutualisent logement, repas et entraide - recréant la communauté de soin que le marché a dissoute.
- Les « maisons de retraite » autogérées : des collectifs d'aîné·es qui organisent eux-mêmes leur lieu de vie, sans promoteur ni fonds de pension.
La stratégie communiste : re-socialiser le grand âge
1. Contre la financiarisation → interdire le profit dans le soin. Le capital-investissement, les REIT et les fonds de pension n'ont rien à faire dans les maisons de retraite. Le soin est un droit, pas un actif immobilier.
2. Contre l'abandon → des services publics et gratuits. Comme pour la petite enfance : des établissements et des soins à domicile publics, gratuits, suffisants, dotés en personnel. Le grand âge doit être un service public, pas un marché.
3. Contre l'isolement → l'intergénérationnel et le communautaire. Généraliser le modèle Humanitas : des lieux de vie mêlant les générations, où le soin est une relation réciproque, pas un service payé.
4. Contre la « génération sandwich » → le congé de soignant et la réduction du temps de travail. Un congé payé pour soigner ses proches, pour les femmes comme pour les hommes - et une semaine plus courte pour que le soin ne soit plus une course.
5. Contre la délocalisation du soin → la dignité des travailleuses du care. Régulariser, payer dignement, et reconnaître le travail de soin - ici et dans les pays d'origine.
La leçon est la même qu'au début de la vie : une société se juge à la façon dont elle traite celles et ceux qui ne « produisent » plus. Tant que le grand âge sera un marché, les aîné·es seront des coûts à minimiser. Le re-socialiser, c'est reconnaître que le soin - du berceau à la tombe - est la première des richesses.
Explorez dans le simulateur
Le module « santé » et « nationalisation des services », dans notre simulateur, modélisent un système de soin public, gratuit et doté en personnel - pour tous les âges. Activez-les et observez.
On ne « coûte » pas cher parce qu'on vieillit. On est sacrifié parce qu'on ne rapporte plus.
Sources : Does Private Equity Investment in Healthcare Benefit Patients? Evidence from Nursing Homes (SSRN, mortalité +11 %) · CBS News, As investors pour in, for-profit nursing homes leave some seniors in need · KFF Health News / NPR, Real Estate Investors Profit From Long-Term Care While Residents Languish · Bodies in the Beds: REITs, Private Equity, and Nursing Homes (Georgia State Law Review) · Buurtzorg (The Conversation, Springer, buurtzorg.com) · Intergenerational Housing: The Case of Humanitas Netherlands (J. of Housing for the Elderly) · Hochschild, Global Woman (2002, chaînes du soin) · Fraser, Contradictions of Capital and Care (2016).