Faire des enfants, ne pas les voir : la parentalité à l'heure du néolibéralisme
Les États-Unis sont le seul pays riche sans congé parental payé : les mères reprennent le travail à 7,2 semaines, les pères à 3 jours. Derrière la crise du soin, il y a la marchandisation de la reproduction sociale - des nourrices aux « chaînes mondiales du soin ». Voici comment le néolibéralisme a transformé l'enfance en marchandise.
- Ce que le capitalisme ne paie pas : la reproduction sociale
- D'où venait le soin : communauté, puis famille, puis services payants
- La division genrée : le congé parental qui n'existe pas
- L'école comme garderie géante
- L'enfant-marchandise
- Ce qu'on nous dit / La réalité
- Mythe 1 : « C'est le choix des parents de travailler autant »
- Mythe 2 : « Élever des enfants, c'est l'affaire privée de chaque famille »
- Mythe 3 : « Les femmes sont naturellement plus douées pour le soin »
- Ce qu'on peut faire : le soin comme bien commun
- La stratégie communiste : re-socialiser le soin
- Explorez dans le simulateur
Les États-Unis sont le seul pays riche au monde sans congé parental payé fédéral. En moyenne, une mère américaine reprend le travail 7,2 semaines après l'accouchement - et un père, 3 jours. Dans les années 1950, un père diplômé du secondaire pouvait faire vivre à lui seul une famille entière ; aujourd'hui, seuls 31 % des couples avec enfants ont un père qui travaille et une mère au foyer.
Derrière ces chiffres, il y a ce que la philosophe Nancy Fraser appelle la crise du soin : le capitalisme dépend d'un travail de reproduction - élever les enfants, soigner, entretenir les liens - qu'il ne paie pas, et qu'il détruit méthodiquement. Cette note raconte comment, sous le néolibéralisme, on en est venu à faire des enfants qu'on ne voit presque plus.
Ce que le capitalisme ne paie pas : la reproduction sociale
Toute économie repose sur un travail invisible : mettre au monde des enfants, les nourrir, les éduquer, les rassurer, les soigner quand ils sont malades. Marx l'appelait la reproduction de la force de travail. Les féministes l'appellent la reproduction sociale. Sans lui, aucun travailleur·euse n'existerait, aucune économie ne tiendrait une semaine.
Or, ce travail est structurellement invisible et non payé. Fraser le dit crûment : le capitalisme « vit gratuitement » du soin, tout en sapant les conditions qui le rendent possible. Il exige des travailleur·euse·s toujours plus disponibles, puis s'étonne que personne n'ait plus le temps d'élever les enfants.
La conséquence est ce qu'on appelle la « pauvreté en temps » : les parents - surtout les mères - sont pris en étau entre un travail salarié qui exige tout, et des enfants qui exigent tout. Arlie Hochschild a nommé ce piège le « second quart de travail » : après la journée de bureau, commence la journée de soin, non payée, non comptée, infinie.
D'où venait le soin : communauté, puis famille, puis services payants
Il faut comprendre la trajectoire. Historiquement, le soin des enfants a été porté par trois instances, qui se sont remplacées en cascade - et chaque remplacement a été une perte :
- La communauté : autrefois, élever un enfant était l'affaire du village, du clan, du voisinage. Les tantes, les grands-mères, les voisines - tout un réseau collectif et gratuit.
- La famille nucléaire : avec l'industrialisation, la famille s'est repliée sur elle-même (le couple + les enfants). Déjà un pas vers l'isolement : le soin repose désormais sur une ou deux personnes, presque toujours la mère.
- Les services payants : sous le néolibéralisme, même la famille n'a plus le temps. Alors on achète le soin - nourrice, garderie, nounou. Le soin, de don communautaire, est devenu une marchandise.
Et cette marchandisation a un visage : celui des « chaînes mondiales du soin ». Hochschild a documenté l'histoire de Vicky Diaz, enseignante diplômée aux Philippines, devenue nounou à Beverly Hills pour 400 $ par semaine - et qui paie, à son tour, 40 $ par semaine à une employée de maison restée au pays pour s'occuper de ses propres enfants. Le soin est délocalisé, comme une usine : la mère riche achète le soin de la mère pauvre, qui achète le soin d'une femme plus pauvre encore. Au bout de la chaîne, il y a toujours une enfant qu'on ne voit plus.
La division genrée : le congé parental qui n'existe pas
Le néolibéralisme n'a pas créé le patriarcat. Mais il l'a verrouillé.
Partout, le congé parental est divisé de façon genrée : long pour les mères, court (ou inexistant) pour les pères. Le résultat est une prophétie autoréalisatrice : puisque la mère s'arrête plus longtemps, elle « coûte » plus cher à l'employeur, elle « perd » en carrière, elle gagne moins - et il devient « rationnel » qu'elle reste à la maison. Les études le confirment : l'écart de partage du travail domestique n'existe pas avant la naissance, et se creuse après - les mères font plus de deux heures de travail en plus par jour.
Le congé paternel, quand il est réel et obligatoire (comme dans les pays nordiques), change tout : il égalise le partage, et il fait baisser le coût genré de la parentalité. Le néolibéralisme, en le refusant, entretient l'inégalité.
L'école comme garderie géante
Il y a un aveu qui traîne dans les plaintes des parents : « l'école est fermée, je ne peux pas aller travailler ». L'école n'est plus seulement un lieu d'apprentissage - elle est devenue la garderie nationale, l'institution qui garde les enfants pendant que les parents produisent.
Ce n'est pas un hasard : c'est exactement la fonction historique de l'école de masse (nous y reviendrons dans notre note sur le système éducatif). Les congés scolaires, les vacances, les journées pédagogiques deviennent des problèmes logistiques pour les parents, plutôt que des moments partagés. Et l'enfant, lui, passe l'essentiel de son enfance dans une institution, puis à l'écran - pendant que ses parents travaillent.
L'enfant-marchandise
Et parce que l'enfant est de moins en moins vu, il est de plus en plus acheté.
La sociologue Juliet Schor a montré dans Born to Buy comment l'enfance est devenue un marché : publicités jusque dans les salles de classe, marketing viral entre enfants, « placement de produit » dans les dessins animés. L'enfant est traité comme un consommateur dès le berceau - et, faute de temps partagé, on compense par des objets. Le cadeau remplace la présence. La consommation remplace le soin.
Le résultat est une enfance à la fois marchandisée (on lui vend tout) et abandonnée (on ne la voit plus). L'enfant a plus de jouets que jamais, et moins de présence que jamais.
Ce qu'on nous dit / La réalité
Mythe 1 : « C'est le choix des parents de travailler autant »
Ce qu'on nous dit : chacun·e est libre d'organiser son temps ; si les parents travaillent, c'est leur choix.
La réalité : Skocpol l'a chiffré : dans les années 1950, un seul salaire de père suffisait. Aujourd'hui, il faut souvent deux salaires pour survivre. Le « choix » de travailler n'en est pas un - c'est une contrainte matérielle, imposée par la stagnation des salaires et la hausse du coût de la vie.
Mythe 2 : « Élever des enfants, c'est l'affaire privée de chaque famille »
Ce qu'on nous dit : la parentalité est une affaire individuelle ; l'État n'a pas à s'en mêler.
La réalité : toute la société dépend de la reproduction sociale - c'est-à-dire des enfants. La prétendue « neutralité » de l'État est en réalité un subventionnement du marché : il socialise les coûts (l'école), mais privatise le soin (la garde), au profit des employeurs qui récupèrent des travailleur·euse·s disponibles.
Mythe 3 : « Les femmes sont naturellement plus douées pour le soin »
Ce qu'on nous dit : les mères « savent » s'occuper des enfants ; c'est biologique.
La réalité : le « talent maternel » est une construction sociale, pas une nature. Les études montrent que l'écart de soin n'existe pas avant la naissance et se creuse après - c'est la preuve qu'il est produit par l'organisation du congé et du travail, pas par la biologie. Les pères nordiques, avec un congé obligatoire, s'occupent autant des enfants que les mères.
Ce qu'on peut faire : le soin comme bien commun
Partout où le soin a été re-socialisé, ça marche :
- Les congés parentaux nordiques : la Suède, la Norvège, l'Islande offrent des mois de congé partagés et obligatoires pour les deux parents. Résultat : partage plus égal, natalité maintenue, et enfants vus par leurs deux parents.
- Les crèches publiques et gratuites : en France (malgré les coupes) et dans les pays nordiques, la garde collective est un droit, pas une marchandise - et un lieu où l'enfant est socialisé, pas stocké.
- Le « Buurtzorg » du soin d'enfants : l'idée néerlandaise d'équipes autonomes, sans hiérarchie, pourrait s'appliquer à la petite enfance - des équipes de quartier qui élèvent les enfants ensemble, comme autrefois.
- La « famille choisie » et l'entraide : des réseaux de parents qui mutualisent la garde, les repas, les trajets - recréant, par le bas, la communauté de soin que le marché a détruite.
La stratégie communiste : re-socialiser le soin
Un programme matérialiste répond, mécanisme par mécanisme :
1. Contre la pauvreté en temps → réduire le temps de travail. La semaine de 32 heures, le salaire à vie (CSGU) : libérer le temps non marchand que le soin exige. On ne peut pas élever des enfants quand on est épuisé·e.
2. Contre la division genrée → le congé parental partagé et obligatoire. Des mois de congé pour les deux parents, non transférables - comme en Islande. C'est la condition matérielle de l'égalité.
3. Contre la marchandisation du soin → des services publics et gratuits. Crèches, garderies, écoles, soins : des droits, pas des marchandises. Le soin doit être sorti du marché.
4. Contre les chaînes mondiales du soin → la régularisation et la dignité des travailleuse·s du care. Les nounous, les aides-soignantes, les travailleuses migrantes du soin méritent des droits, pas l'exploitation en cascade.
5. Contre l'enfant-marchandise → interdire la publicité aux enfants. Comme le réclame depuis des décennies le mouvement contre la publicité ciblant les mineurs : l'enfance ne doit pas être un marché.
La leçon est simple : on ne « concilie » pas travail et famille en achetant du soin. On les concilie en réorganisant la société pour que le soin redevienne ce qu'il a toujours été - un bien commun, porté par tout le monde, et non une marchandise achetée par ceux qui en ont les moyens.
Explorez dans le simulateur
Le module CSGU (salaire à vie), la réduction du temps de travail, et la nationalisation des services publics, dans notre simulateur, modélisent une économie où le soin cesse d'être une marchandise. Activez-les et observez ce que devient une société qui a du temps pour ses enfants.
Le soin n'est pas une dépense. C'est le socle de tout le reste - et on ne le voit qu'une fois qu'on l'a perdu.
Sources : Fraser, Contradictions of Capital and Care (New Left Review, 2016) · Hochschild, The Second Shift (1989) et The Time Bind (1997) · Hochschild, Global Woman: Nannies, Maids and Sex Workers in the New Economy (2002, « chaînes mondiales du soin ») · Parreñas, Servants of Globalization (2001, « the nanny chain ») · Schor, Born to Buy: The Commercialized Child (2004) · Skocpol (cité dans The Daddy Double-Bind, Columbia Journal of Gender and Law) · The Landscape of Parental Leave-Taking in the United States (Timpe et al.) · The Production of Inequality: The Gender Division of Labor Across the Transition to Parenthood (PMC) · Divergent Trends in US Maternity and Paternity Leave (AJPH) · Esping-Andersen, The Three Worlds of Welfare Capitalism (1990).