L'amitié, la plus démocratique des relations : comment le néolibéralisme la détruit, et comment la reprendre
La solitude tue autant que 15 cigarettes par jour. En 1990, 33 % des Américain·es avaient dix ami·es proches ; en 2021, 13 %. L'amitié - la relation la plus volontaire, la plus égalitaire, la plus démocratique - est précisément celle que le néolibéralisme détruit. Voici pourquoi, et comment la reprendre.
- Pourquoi l'amitié est la relation la plus démocratique
- Le grand déclassement : l'amatonormativité
- Comment le néolibéralisme détruit l'amitié
- Ce qu'on nous dit / La réalité
- Mythe 1 : « La famille d'abord - le sang est plus épais que l'eau »
- Mythe 2 : « L'amour romantique est le sommet des relations »
- Mythe 3 : « L'amitié, c'est pour la jeunesse ; les adultes ont une famille »
- Mythe 4 : « Les hommes et les femmes ne peuvent pas être ami·es »
- L'amitié comme résistance
- La stratégie communiste : faire de la cité une société d'ami·es
- Explorez dans le simulateur
La solitude tue autant que 15 cigarettes par jour - c'est la conclusion de la plus grande méta-analyse jamais menée sur le sujet (148 études, 308 849 personnes, Julianne Holt-Lunstad, 2010). En 1990, 33 % des Américain·es disaient avoir dix ami·es proches ou plus. En 2021, ils·elles n'étaient plus que 13 %. Et 15 % des hommes déclarent n'avoir aucun·e ami·e proche.
Ce n'est pas un hasard. L'amitié - la plus volontaire, la plus égalitaire, la plus démocratique des relations humaines - est précisément celle que le néolibéralisme détruit. Cette note, qui complète nos textes sur l'amour au prix du marché et la non-monogamie éthique, explique pourquoi, et comment la reprendre.
Pourquoi l'amitié est la relation la plus démocratique
Comparez l'amitié aux autres formes de lien :
- La famille : on ne la choisit pas. Elle est donnée à la naissance, avec ses hiérarchies (parents/enfants), ses obligations et ses non-dits.
- Le mariage : c'est un contrat, encadré par la loi, la propriété et l'État - historiquement bâti, comme l'a montré Engels, pour transmettre l'héritage.
- L'amitié : elle est choisie, réciproque, volontaire et égalitaire. Personne n'est l'ami·e de quelqu'un par contrainte ou par statut. On entre et on reste dans une amitié parce qu'on le veut - et l'autre aussi.
C'est exactement ce qu'Aristote avait vu il y a 2 400 ans. Pour lui, la philia (l'amitié) n'était pas un à-côté de la vie bonne : c'en était le sommet. Et l'amitié politique - celle qui lie des citoyens égaux par une bienveillance réciproque - était, littéralement, le ciment de la cité : « l'amitié tient les cités ensemble ». Une société d'égaux, pour Aristote, est une société d'ami·es.
L'anthropologie confirme : David Graeber rappelait que l'amitié est le lieu où se pratique, au quotidien, le « communisme ordinaire » - « de chacun selon ses moyens, à chacun selon ses besoins ». On partage, on aide, on soutient, sans compter, sans contrat, sans État. L'amitié, c'est la forme la plus pure de collectivisme que nous connaissions.
Le grand déclassement : l'amatonormativité
Or, cette relation-là est, dans nos sociétés, systématiquement déclassée.
La philosophe Elizabeth Brake a donné un nom à ce phénomène : l'amatonormativité - l'hypothèse, partout diffusée, que tout le monde est « mieux » dans une relation amoureuse exclusive et durable, et que cette relation est supérieure aux autres formes d'attachement. La conséquence est brutale : l'amitié est reléguée au rang de « moindre importance », de relation de second ordre, de simple étape avant le « vrai » lien.
Concrètement, cela se traduit par ce qu'on appelle l'« escalator relationnel » : la trajectoire supposée de toute relation intime (rencontre → couple → emménagement → mariage → enfants). L'amitié, dans ce schéma, est un marchepied, pas une destination. Et partout, la loi et l'économie suivent :
- Le couple bénéficie de droits que l'amitié n'a jamais : héritage, fiscalité, garde d'enfants, visite à l'hôpital, statut de « proche ».
- L'ami·e n'a aucun statut légal. Si votre meilleur·e ami·e tombe gravement malade, vous n'avez, par défaut, aucun droit de le·a voir ni de décider pour lui·elle. La famille, elle, si - même si vous ne lui parlez plus depuis vingt ans.
Ce déclassement n'est pas innocent. Il sert une économie qui a besoin du couple comme unité de consommation, de logement et de soin. Dévaloriser l'amitié, c'est forcer tout le monde à se rabattre sur le couple - et à en dépendre.
Comment le néolibéralisme détruit l'amitié
Le néolibéralisme n'a pas seulement déclassé l'amitié. Il l'a matériellement rendue impossible. Quatre mécanismes :
1. La pauvreté en temps. L'amitié demande du temps libre, non planifié, « gratuit ». Or, le néolibéralisme a fait du temps une marchandise rare : heures supplémentaires, double emploi, « gig economy », disponibilité permanente. Quand tout le temps est monétisé, il n'en reste aucun pour les ami·es.
2. La mobilité forcée. On déménage pour le travail, on suit « les opportunités ». Chaque déménagement détruit un réseau d'ami·es - et le suivant, et le suivant. L'amitié a besoin de durée et de proximité ; le marché du travail impose le contraire.
3. La disparition des « tiers-lieux ». Le sociologue Ray Oldenburg a montré que l'amitié a besoin de lieux qui ne sont ni la maison ni le travail : le café, la bibliothèque, le parc, le terrain de sport, la salle communautaire. Ces « tiers-lieux » - gratuits, ouverts, marchables - ont été remplacés par des espaces commerciaux où l'on consomme seul·e, ou par rien du tout. Plus de lieu, plus d'amitié.
4. La marchandisation de la connexion. Faute de vrais liens, on vend des ersatz : applications de rencontre « amicale », « louer un·e ami·e », réseaux sociaux qui monétisent la solitude. Le néolibéralisme détruit l'amitié, puis vend la solitude qu'il a créée.
À cela s'ajoute un cinquième facteur, genré : l'isolement des hommes. Le patriarcat a appris aux hommes à ne pas « avoir besoin » des autres, à ne pas exprimer d'émotion, à considérer l'intimité comme une faiblesse. Résultat documenté par la presse et les études : « les hommes n'ont pas d'ami·es, et les femmes en portent le fardeau » - l'épouse ou la compagne devient l'unique soutien émotionnel d'un homme sans ami·es. Le néolibéralisme et le patriarcat se renforcent : l'isolement des hommes est à la fois un produit et un moteur des deux systèmes.
Ce qu'on nous dit / La réalité
Mythe 1 : « La famille d'abord - le sang est plus épais que l'eau »
Ce qu'on nous dit : les liens du sang sont plus forts et plus vrais que les liens choisis.
La réalité : il existe même une version complète du proverbe - « the blood of the covenant is thicker than the water of the womb » - qui dit l'inverse : les liens choisis (le serment) passent avant les liens de naissance. L'origine exacte de cette version est débattue, mais l'intuition est juste : une relation choisie est au moins aussi profonde qu'une relation subie. Et l'histoire regorge de familles toxiques dont on doit se libérer - tandis qu'une amitié de trente ans peut être le lien le plus solide d'une vie.
Mythe 2 : « L'amour romantique est le sommet des relations »
Ce qu'on nous dit : le couple est la forme la plus haute et la plus accomplie de l'amour.
La réalité : c'est de l'amatonormativité, pas une vérité. La Harvard Study of Adult Development - la plus longue étude sur le bonheur (depuis 1938, plus de 80 ans) - conclut que ce qui prédit le bonheur et la santé n'est pas le statut de couple, mais la qualité des relations, toutes formes confondues. Un·e ami·e de toujours vaut, pour la santé, n'importe quel mariage.
Mythe 3 : « L'amitié, c'est pour la jeunesse ; les adultes ont une famille »
Ce qu'on nous dit : grandir, c'est quitter ses ami·es pour fonder un foyer.
La réalité : c'est une injonction, pas une fatalité. La « récession de l'amitié » frappe précisément les adultes, au moment où on leur dit de tout investir dans le couple et le travail. Le résultat n'est pas l'épanouissement : c'est la solitude, mesurée, documentée, et mortelle.
Mythe 4 : « Les hommes et les femmes ne peuvent pas être ami·es »
Ce qu'on nous dit : entre un homme et une femme, il y a toujours « autre chose » (le mythe de Quand Harry rencontre Sally).
La réalité : c'est de l'hétéronormativité pure. Ce mythe a une fonction : il isole les hommes des femmes (et des autres hommes), et les enferme dans le couple. Il empêche précisément la forme de lien la plus subversive - une amitié entre égaux qui échappe au marché et à la reproduction.
L'amitié comme résistance
Si l'amitié est la relation la plus démocratique, la défendre est un acte politique. Et partout, des gens la défendent :
- L'entraide et le « care » communautaire : pendant la pandémie, ce sont les réseaux d'ami·es et de voisin·es - pas l'État ni le marché - qui ont livré les courses, gardé les enfants, soigné les malades. L'amitié est déjà une infrastructure de survie.
- La famille choisie : des communautés queer, exclues de leurs familles de naissance, ont bâti des « familles choisies » - des réseaux d'ami·es qui jouent tous les rôles que la famille biologique refusait.
- Le cohabitat et l'habitat partagé : des groupes d'ami·es qui mutualisent logement, repas et soin, sortant ainsi de l'unité « couple + enfants ».
- Les tiers-lieux réinventés : bibliothèques de quartier, jardins partagés, fêtes de rue, clubs sportifs populaires - partout où l'on recrée du lien gratuit et collectif.
- La reconnaissance légale : des campagnes pour que les ami·es puissent être « proches » à l'hôpital, hériter, ou se marier civilement sans être un couple.
La stratégie communiste : faire de la cité une société d'ami·es
Si l'amitié est la forme la plus collectiviste et la plus démocratique des relations, alors une société communiste peut se définir ainsi : une société d'ami·es - où les liens sont choisis, réciproques, égaux, et libres de toute contrainte économique. Un programme matérialiste répond, mécanisme par mécanisme :
1. Contre la pauvreté en temps → la réduction du temps de travail. La semaine de 32 heures, ou le salaire à vie (CSGU), libèrent le temps non monétisé dont l'amitié a besoin. On ne peut pas être l'ami·e de quelqu'un quand on est épuisé·e.
2. Contre la mobilité forcée → le droit de rester. Contre l'injonction à « suivre les opportunités », garantir le logement, l'emploi local et la stabilité. L'amitié a besoin de durée.
3. Contre la disparition des tiers-lieux → la reconquête de l'espace public. Financer massivement bibliothèques, parcs, maisons de quartier, terrains de sport gratuits et marchables. La ville doit redevenir un lieu de rencontre, pas un lieu de passage et de consommation.
4. Contre l'amatonormativité → la reconnaissance juridique de toutes les relations. Que l'ami·e puisse être « proche » à l'hôpital, hériter, se marier civilement. Sortir la loi du seul couple.
5. Contre la marchandisation de la connexion → désenclaver le lien du marché. Refuser les « applications à amis » et les ersatz vendus. Reconstruire le lien réel, gratuit, collectif - le « communisme ordinaire » de Graeber comme pratique quotidienne.
6. Contre l'isolement des hommes → démanteler la masculinité toxique. Une société qui réhabilite la vulnérabilité, l'intimité et le soin comme des forces - pour les hommes comme pour les femmes - est une société où l'amitié peut fleurir.
Aristote l'avait dit il y a 2 400 ans : « l'amitié tient les cités ensemble ». Le néolibéralisme, en détruisant l'amitié, détruit la possibilité même de la solidarité - et donc de toute résistance. Reprendre l'amitié, c'est reprendre la cité.
Explorez dans le simulateur
Le module CSGU (salaire à vie) et la semaine de travail réduite, dans notre simulateur, modélisent la libération du temps non marchand dont l'amitié a besoin. Activez-les et observez ce que devient une société qui a du temps pour ses ami·es.
L'amitié n'est pas un luxe. C'est la plus haute forme de lien que nous sachions créer - et la plus dangereuse pour le marché.
Sources : Holt-Lunstad et al., Social Relationships and Mortality Risk: A Meta-analytic Review (PLoS Medicine, 2010, 148 études, 308 849 personnes) · Waldinger & Schulz, The Good Life (Harvard Study of Adult Development, depuis 1938) · Our Epidemic of Loneliness and Isolation (US Surgeon General, 2023) · The American Friendship Project (PLoS One, 2024) · Cox, The State of American Friendship (Survey Center on American Life, 2021) · Brake, Minimizing Marriage (2012, « amatonormativité ») · Oldenburg, The Great Good Place (1989, « tiers-lieux ») · Aristotle, Éthique à Nicomaque (« l'amitié tient les cités ensemble ») · Graeber, Debt (2011, « communisme ordinaire ») · Engels, L'Origine de la famille, de la propriété privée et de l'État (1884) · Men Have No Friends and Women Bear the Burden (Harper's Bazaar) · Putnam, Bowling Alone (2000) · Pahl, On Friendship (2000) · Derrida, Politiques de l'amitié (1994).