La banque publique du logement : financer le droit au logement, pas le profit
En France, 83 % de la population détient un Livret A - et ce compte finance à lui seul 70 % du logement social, via une institution publique créée en 1816. Voici ce qu'est une banque publique du logement, ce qu'elle résout, les modèles (CDC, Vienne, Dakota du Nord), et comment la mettre en place à Montréal - avec les pièges et comment les vaincre.
- Le problème : le logement social n'a pas de financement
- Le modèle : la France, la Caisse des Dépôts et le Livret A
- D'autres modèles, à travers le monde
- Le Québec s'y met : la SHQ, prêteur public depuis 2025
- Ce qu'on nous dit / La réalité
- Mythe 1 : « C'est trop cher, l'État n'a pas les moyens »
- Mythe 2 : « L'État ne doit pas faire de la banque »
- Mythe 3 : « C'est inefficace et bureaucratique »
- Mythe 4 : « Ça va être capté par les intérêts privés »
- La stratégie : une banque du logement pour Montréal
- Explorez dans le simulateur
En France, 83 % de la population détient un Livret A - ce petit compte d'épargne que tout le monde a. Et ce Livret A finance, à lui seul, plus de 70 % du logement social du pays, via une institution publique créée en 1816 : la Caisse des Dépôts. Voilà, en une phrase, ce qu'est une banque publique du logement. Cette note l'explique, en complément de notre note sur le logement et notre note sur la finance.
Le problème : le logement social n'a pas de financement
Le logement social est un angle mort du marché. Les banques privées n'aiment pas le financer : il ne rapporte pas assez (loyers plafonnés), et il rapporte trop lentement (il faut des décennies pour rembourser). Résultat : le logement social est sous-financé, et la crise du logement s'éternise, pendant que le marché construit pour vendre, pas pour loger.
La solution est connue depuis deux siècles : sortir le financement du logement du marché, en le confiant à une banque publique - une institution qui collecte l'épargne des gens et la transforme en prêts longs et à bas taux pour le logement social.
Le modèle : la France, la Caisse des Dépôts et le Livret A
C'est le modèle de référence, et il est d'une simplicité géniale :
- L'épargne : chaque Français·e peut ouvrir un Livret A - un compte d'épargne garanti par l'État, défiscalisé, simple.
- La collecte : la Caisse des Dépôts et Consignations (CDC), institution publique créée en 1816, centralise cette épargne.
- La transformation : la CDC transforme cette épargne en prêts à très long terme - jusqu'à 80 ans - à des taux très bas.
- Le financement : ces prêts financent plus de 70 % des nouveaux logements sociaux français (~15 milliards d'euros par an).
Le génie du système : ce n'est pas l'impôt qui finance le logement social - c'est l'épargne des gens, qui revient aux gens. Un circuit fermé, vertueux, où l'argent du peuple finance le logement du peuple. Et l'épargnant·e, lui, a un placement sûr.
D'autres modèles, à travers le monde
Vienne (Autriche). La capitale autrichienne construit du logement social depuis 1923 - le fameux Gemeindebau. Deux piliers : le logement municipal (propriété de la ville) et les associations d'habitation à but lucratif limité (fortement régulées, subventionnées, obligées de servir l'intérêt commun). Et surtout, un outil décisif : le Wohnfonds Wien, une banque foncière publique qui achète des terrains, les contrôle, et les sort de la spéculation - pour que la ville garde la main sur son sol. Résultat : plus de la moitié des Viennois·e·s vivent dans un logement social ou abordable, et Vienne est régulièrement classée parmi les villes les plus « vivables » du monde.
La Bank of North Dakota (États-Unis). La seule banque publique du pays, créée en 1919, plus de cent ans d'existence. Elle démontre, dans le pays le plus capitaliste du monde, qu'une banque publique peut financer le logement, les petites entreprises et les communautés - sans être une « utopie bureaucratique ».
Singapour, la Finlande, le Danemark. Même leçon partout : quand l'État (ou la collectivité) finance et contrôle le logement, le logement cesse d'être une marchandise et devient un droit.
Le Québec s'y met : la SHQ, prêteur public depuis 2025
Le Québec est en train de franchir le pas. Depuis juin 2025, la Société d'habitation du Québec (SHQ) agit comme prêteur public pour le logement abordable - des prêts publics, combinés à des subventions, pour financer les projets. C'est un premier pas, poussé par des décennies de mobilisation du FRAPRU (le Front d'action populaire en réaménagement urbain, 150 organismes, depuis 1978), qui réclame précisément une « Banque du logement » publique.
Mais le pas est encore timide : ce qu'il faut, c'est une vraie banque publique du logement, dotée d'un fonds d'épargne (un « Livret logement » québécois), et d'une banque foncière pour acheter les terrains avant la spéculation - sur le modèle français et viennois.
Ce qu'on nous dit / La réalité
Mythe 1 : « C'est trop cher, l'État n'a pas les moyens »
Ce qu'on nous dit : une banque publique, ça coûte des milliards aux contribuables.
La réalité : le modèle français est auto-financé - ce n'est pas l'impôt, c'est l'épargne des gens qui finance le logement, dans un circuit fermé. La banque publique ne « coûte » pas : elle canalise l'argent existant vers l'intérêt général, au lieu de le laisser spéculer.
Mythe 2 : « L'État ne doit pas faire de la banque »
Ce qu'on nous dit : la banque, c'est le métier du privé.
La réalité : la Caisse des Dépôts (1816), la Bank of North Dakota (1919), les Sparkassen allemandes, les banques publiques nordiques - toutes existent, toutes fonctionnent, depuis des décennies ou des siècles. L'État fait déjà de la banque ; la question est pour qui.
Mythe 3 : « C'est inefficace et bureaucratique »
Ce qu'on nous dit : une banque d'État sera lourde, lente, corrompue.
La réalité : la CDC finance 70 % du logement social français depuis des décennies, sans scandale majeur - tandis que les banques privées ont fait s'effondrer le monde en 2008. L'« inefficacité » n'est pas une question de public ou de privé : c'est une question de gouvernance.
Mythe 4 : « Ça va être capté par les intérêts privés »
Ce qu'on nous dit : une banque publique sera détournée au profit de quelques-uns.
La réalité : c'est le vrai risque - et il se traite par la gouvernance. Une banque publique du logement doit être démocratique : dirigée avec les locataires, les organismes de logement social, les élu·e·s, sous contrôle citoyen - pas par des financiers. C'est le contre-argument décisif, et il se résout par la démocratie, pas par le renoncement.
La stratégie : une banque du logement pour Montréal
1. Un « Livret logement » québécois. Un compte d'épargne garanti, défiscalisé, simple - dont les fonds sont fléchés vers le logement social. L'épargne du peuple finance le logement du peuple. (Le modèle Livret A.)
2. Une banque publique du logement. Une institution qui transforme cette épargne en prêts longs (40-80 ans) et à bas taux pour les coopératives, les organismes de logement social, les fiducies foncières.
3. Une banque foncière. Un fonds public qui achète les terrains avant la spéculation, les sort du marché, et les loue à long terme - pour que la ville garde le contrôle de son sol. (Le modèle Wohnfonds Wien.)
4. La gouvernance démocratique. Des locataires, des organismes, des élu·e·s et des citoyen·ne·s au conseil d'administration - pour que l'argent serve l'intérêt général, pas des intérêts particuliers.
5. L'articulation avec le reste. La banque du logement n'est pas une fin : elle s'articule au plafonnement des loyers, au logement social massif, aux fiducies foncières et au salaire à vie - les leviers de notre programme pour Montréal.
La leçon est simple : le logement social ne se financera jamais par le marché, parce que le marché ne finance pas ce qui ne rapporte pas. Il faut donc une banque qui ne cherche pas le profit, mais le droit au logement. C'est ce que la France, Vienne et le Québec (timidement) ont commencé à faire. Le généraliser, c'est rendre au peuple ce qui lui appartient : son épargne, et son toit.
Explorez dans le simulateur
Le module « nationalisation » et « logement » de notre simulateur modélise le financement public du logement social. Activez-les et observez.
L'argent du peuple doit loger le peuple. Pas spéculer sur son dos.
Sources : Caisse des Dépôts et Consignations, Rapport du fonds d'épargne (2025, Livret A, prêts jusqu'à 80 ans, 70 % du financement du logement social) · Housing Europe, Optimal Use of Private Finance for Social Housing (France) · Wohnfonds Wien (banque foncière de Vienne) · Green Social Housing: Lessons from Vienna (2025) · Public Banking in California: Learning from the Bank of North Dakota (Michigan) · La Presse, Société d'habitation du Québec : des prêts publics pour le logement abordable (2025) · FRAPRU, Prendre les bons moyens pour s'attaquer à la crise du logement cher (mémoire prébudgétaire 2026-2027) · Le financement du logement social en France (Variances).