L'armée de réserve du capital : pourquoi le chômage n'est pas un accident
En 2021, 4,4 millions d'Américain·e·s ont démissionné en un mois - parce que la pandémie avait, un instant, vidé l'armée de réserve, et que les travailleur·euse·s ont retrouvé du pouvoir. Voici le concept marxiste le plus important qu'on ne nomme jamais : le chômage n'est pas un accident, c'est le carburant du capital. Et on peut l'abolir.
- Le concept : Marx, Le Capital, chapitre 25
- Les formes contemporaines : l'armée de réserve n'a pas disparu, elle a changé de visage
- Comment le système a géré les crises récentes
- Les répercussions, domaine par domaine
- Ce qu'on nous dit / La réalité
- Mythe 1 : « Le chômage est un accident, un dysfonctionnement »
- Mythe 2 : « La croissance crée le plein-emploi »
- Mythe 3 : « L'IA va libérer le travail »
- Mythe 4 : « Le plein-emploi est possible sans sortir du capitalisme »
- La stratégie : abolir l'armée de réserve
- Explorez dans le simulateur
En 2021, aux États-Unis, 4,4 millions de personnes ont démissionné en un seul mois - un record en vingt ans. Pourquoi ? Parce que la pandémie avait, un bref instant, réduit l'armée de réserve - et que les travailleur·euse·s, soudain plus rares, ont retrouvé du pouvoir : iels ont pu exiger, démissionner, se faire respecter. C'est la preuve, en acte, du concept le plus important que vous n'avez peut-être jamais entendu nommer : l'armée industrielle de réserve. Cette note l'explique, en complément de notre note sur la classe, l'aliénation et la technologie.
Le concept : Marx, Le Capital, chapitre 25
Marx l'a théorisé en 1867 : le capitalisme a besoin d'une masse de travailleur·euse·s de réserve - des chômeur·euse·s, des précaires, des sous-employé·e·s - prêts à accepter n'importe quoi pour survivre. Cette « armée industrielle de réserve » (ou « surpopulation relative ») se décline en plusieurs formes :
- Flottante : les travailleur·euse·s licencié·e·s puis réembauché·e·s, au gré des cycles.
- Latente : les paysan·ne·s et travailleur·euse·s des campagnes, prêts à affluer vers la ville.
- Stagnante : le sous-emploi chronique, les petits boulots irréguliers.
- Le paupérisme : celles et ceux qui sont hors du marché du travail, survivant d'assistance.
À quoi sert cette armée ? À une chose, décisive : maintenir les salaires bas et discipliner les travailleur·euse·s. Tant qu'il y a une file d'attente de gens prêts à accepter moins, celles et ceux qui travaillent n'ont aucun pouvoir de négociation. La menace du remplacement - par le chômeur, le précaire, le migrant, la machine - est le fouet qui tient les salarié·e·s en respect.
Les formes contemporaines : l'armée de réserve n'a pas disparu, elle a changé de visage
- Le précariat : les gig workers, les intérimaires, les CDD enchaînés, les auto-entrepreneur·euse·s - des millions de personnes sans sécurité, disponibles à la demande. (Voir notre note sur la classe.)
- La sous-traitance et l'ubérisation : on remplace le salarié protégé par le « partenaire » précaire, payé à la tâche, sans droits.
- La main-d'œuvre migrante : l'armée de réserve mondialisée - des travailleur·euse·s immigré·e·s, souvent sans statut, qu'on peut exploiter et menacer d'expulsion. (Voir notre note sur l'immigration.)
- L'automatisation : la réserve la plus redoutable - la machine, qui ne se syndique pas, ne tombe pas malade, ne réclame rien. (Voir notre note sur la technologie.)
Comment le système a géré les crises récentes
La COVID (2020-2021). La pandémie a d'abord licencié en masse - grossissant l'armée de réserve. Puis, fait révélateur, elle a révélé qui étaient les « essentiels » : les soignant·e·s, les livreur·euse·s, les caissier·ère·s - précisément les plus précaires, les moins payé·e·s, qu'on a sacrifié·e·s au nom du « travail essentiel » sans leur donner les droits correspondants. (Une infirmière sur cinq a quitté le métier aux États-Unis.)
Mais ensuite, un phénomène inattendu a tout démontré : la Grande Démission. Quand la main-d'œuvre s'est faite rare (la réserve ayant fondu), les travailleur·euse·s ont retrouvé du pouvoir - et ont démissionné en masse, exigeant de meilleurs salaires et le respect. Les raisons citées (Pew) : bas salaires, aucune possibilité d'avancement, sentiment d'être méprisé·e. C'est l'armée de réserve, en négatif : quand elle se vide, les salaires montent ; quand elle se remplit, ils retombent.
L'IA (2023-...). Goldman Sachs estime que 300 millions d'emplois dans le monde sont exposés à l'automatisation par l'IA - environ deux emplois sur trois sont touchés à des degrés divers. La réponse du système est prévisible : on parle de « reconversion », de « montée en compétences » - c'est-à-dire qu'on renvoie la responsabilité sur l'individu (« forme-toi »), pendant que l'armée de réserve grossit. L'IA n'est pas une « libération » : c'est, pour l'instant, un élargissement massif de l'armée de réserve.
Les répercussions, domaine par domaine
- Travail et salaires : la stagnation des salaires depuis des décennies, malgré la croissance - parce que la réserve pèse. La « course vers le bas ».
- Santé : le sacrifice des « essentiels » pendant la COVID, le stress, l'épuisement. La précarité rend malade.
- Logement : la précarité de l'emploi se traduit en insécurité du logement - impossible de se loger dignement quand on ne sait pas si l'on aura un revenu demain. (Voir notre note sur le logement.)
- Santé mentale : l'angoisse d'être remplaçable, de ne jamais « en faire assez », la peur du lendemain. (Voir notre note sur la dépression et l'aliénation.)
- Politique : le précariat, épuisé et méprisé, se détourne de la politique - et l'abstention fait gagner le statu quo. (Voir notre note sur les non-votants.)
Ce qu'on nous dit / La réalité
Mythe 1 : « Le chômage est un accident, un dysfonctionnement »
Ce qu'on nous dit : le chômage est un « problème » à régler.
La réalité : le chômage n'est pas un accident - c'est une nécessité structurelle. Le capital a besoin d'une réserve de main-d'œuvre pour maintenir les salaires bas. Le « plein-emploi » est une menace pour lui, pas un objectif.
Mythe 2 : « La croissance crée le plein-emploi »
Ce qu'on nous dit : quand l'économie va bien, tout le monde travaille.
La réalité : même en pleine croissance, il reste une armée de réserve - c'est précisément ce qui permet la croissance sans hausse des salaires. La croissance enrichit le capital, pas le travail. (Voir notre note sur la finance.)
Mythe 3 : « L'IA va libérer le travail »
Ce qu'on nous dit : l'automatisation libérera du temps pour tous.
La réalité : les gains de productivité vont au capital, pas au travail. L'IA, sans redistribution, grossit l'armée de réserve - et la machine devient le plus puissant levier de disciplinarisation jamais inventé. (Voir notre note sur la technologie.)
Mythe 4 : « Le plein-emploi est possible sans sortir du capitalisme »
Ce qu'on nous dit : avec de bonnes politiques, on peut atteindre le plein-emploi.
La réalité : le plein-emploi détruirait le pouvoir du capital sur le travail. Le capitalisme le combat donc, par tous les moyens - chômage, précarité, immigration docile, automatisation. Le plein-emploi n'est possible qu'en abolissant l'armée de réserve - c'est-à-dire en sortant du marché du travail lui-même.
La stratégie : abolir l'armée de réserve
1. Le salaire à vie (CSGU). La clé : découpler la survie de l'emploi. Si personne ne peut être réduit à accepter n'importe quoi pour manger, l'armée de réserve perd son pouvoir. Le salaire à vie est l'abolition de l'armée de réserve - la fin du chantage à la précarité.
2. La garantie d'emploi. Un emploi public garanti pour toutes et tous, à salaire décent - pour qu'il n'y ait plus de réserve de gens désespérés.
3. La réduction du temps de travail. Partager le travail : la semaine de 32 heures, contre le chômage et le surmenage - pour que la machine travaille pour nous, pas contre nous.
4. La dé-marchandisation. Sortir le logement, la santé, l'éducation du marché - pour que la survie ne dépende plus du marché du travail. (Voir notre programme pour Montréal.)
5. La sécurité pour les migrant·e·s. Régulariser, donner des droits égaux - pour que la main-d'œuvre migrante ne soit plus une armée de réserve exploitable.
La leçon est simple : le chômage n'est pas un échec du capitalisme - c'est son carburant. Tant qu'il y aura une armée de réserve prête à accepter moins, les salaires resteront bas et le pouvoir restera au capital. L'abolir - par le salaire à vie, la garantie d'emploi, la réduction du temps de travail - c'est désarmer le capital, et rendre au travail son pouvoir.
Explorez dans le simulateur
Le module CSGU (salaire à vie) et la garantie d'emploi, dans notre simulateur, modélisent l'abolition de l'armée de réserve. Activez-les et observez ce que change la fin du chantage à la précarité.
Le chômage n'est pas un accident. C'est l'arme du capital. La désarmer, c'est la première des libérations.
Sources : Marx, Le Capital, livre I, ch. 25 (« l'armée industrielle de réserve ») · Pew, The Great Resignation (2022, 4,4 M de démissions/mois, les raisons) · BLS, Monthly Labor Review (la Grande Démission) · The Atlantic, Why Health-Care Workers Are Quitting (1/5 a quitté) · Goldman Sachs, AI and the Global Workforce (300 M d'emplois exposés) · Standing, Le Précariat (2011) · WEF, Future of Jobs.