L'homme est un loup pour l'homme ? Démonter le mythe de la nature humaine égoïste
Six garçons naufragés ont survécu 15 mois en coopérant - l'inverse de Sa Majesté des mouches. Kropotkine, De Waal, Solnit, Graeber & Wengrow : la science a démonté le mythe de l'humain égoïste. Voici pourquoi ce mythe est une arme politique, et comment la désarmer.
- Le mythe : l'égoïsme comme nature
- La contre-preuve : la coopération est aussi naturelle que la compétition
- La vraie leçon : l'humain est flexible, pas fixé
- Ce qu'on nous dit / La réalité
- Mythe 1 : « L'homme est un loup pour l'homme »
- Mythe 2 : « La civilisation est un vernis sur la bête »
- Mythe 3 : « Le gène égoïste » (tout n'est que compétition)
- Mythe 4 : « La tragédie des communs » (l'humain détruit ce qui est partagé)
- Pourquoi ce mythe est politique
- La stratégie : bâtir des institutions qui font coopérer
- Explorez dans le simulateur
En 1965, six garçons tongiens font naufrage et échouent sur une île déserte du Pacifique. Ils y survivront quinze mois. Loin du chaos décrit par Sa Majesté des mouches de William Golding - où des enfants abandonnés sombrent dans la sauvagerie - ces six garçons ont coopéré : ils ont cultivé, monté des tours de garde, soigné un camarade à la jambe cassée, et survécu ensemble. L'histoire vraie dit l'inverse de la fiction.
Ce n'est pas une anecdote. C'est la preuve, parmi des centaines, que le mythe le plus utile au capitalisme - « l'homme est un loup pour l'homme » - est faux. Cette note le démonte, pièce par pièce. Elle prolonge notre archéologie du possible : la nature humaine n'est pas ce qu'on vous a dit.
Le mythe : l'égoïsme comme nature
Depuis Hobbes (« l'homme est un loup pour l'homme »), une idée domine l'Occident : l'être humain serait, au fond, égoïste, calculateur et compétitif. La civilisation ne serait qu'un mince vernis posé sur une bête ; retirez l'ordre, et vous retrouvez la guerre de tous contre tous. Cette idée a un nom, chez les biologistes : la « théorie du vernis ».
Elle s'est déclinée en mille formes : le darwinisme social (la « lutte pour la vie » transposée à la société), le « gène égoïste » de Richard Dawkins (tout n'est que compétition génétique), la « tragédie des communs » de Garrett Hardin (l'humain détruirait forcément ce qui est partagé). Et elle a une fonction politique précise : si l'humain est égoïste par nature, alors le marché - la compétition, l'accumulation, la privatisation - est l'ordre naturel, et toute tentative de coopération ou de partage est une utopie contre nature.
C'est exactement pour cela qu'il faut la démonter. Car elle est fausse - et la science le sait depuis longtemps.
La contre-preuve : la coopération est aussi naturelle que la compétition
Dès 1902, le géographe et anarchiste russe Pierre Kropotkine publie L'Entraide, un facteur de l'évolution. Son argument : dans la nature, la survie ne favorise pas seulement la compétition, mais aussi - et surtout - l'entraide. Les espèces qui coopèrent (les meutes, les colonies, les sociétés) prospèrent ; celles qui ne font que se battre disparaissent. Kropotkine ne niait pas la compétition : il montrait qu'elle n'est qu'une moitié de l'histoire, et pas la plus décisive.
Un siècle plus tard, le primatologue Frans de Waal a pulvérisé la « théorie du vernis ». Ses travaux sur les bonobos et les grands singes montrent que l'empathie n'est pas un vernis culturel : elle est biologique, inscrite dans notre lignée animale. Les singes se consolent, se réconcilient, s'entraident. La morale, disait déjà Darwin, est le prolongement naturel des « instincts sociaux » - pas une mince couche qui les masque.
Et les crises le confirment. La sociologue Rebecca Solnit a documenté ce qui se passe lors des catastrophes : les gens ne sombrent pas dans le chaos, ils s'organisent. Ouragan Katrina, 11 septembre, incendies - partout, on observe ce que Solnit appelle un « paradis construit en enfer » : une explosion d'altruisme et de solidarité spontanée. La panique égoïste, elle, est le mythe - pas la coopération.
La vraie leçon : l'humain est flexible, pas fixé
Ici, il faut être précis, et honnête. Il ne s'agit pas de remplacer un mythe par son contraire - « l'humain est égoïste » par « l'humain est un ange ». Ce serait aussi faux.
L'anthropologue David Graeber et l'archéologue David Wengrow, dans Au commencement était... (2021), ont montré que la question elle-même est mal posée. Demander « l'humain est-il bon ou mauvais ? », disent-ils, a autant de sens que de demander « l'humain est-il fondamentalement gros ou mince ? ». Les chasseurs-cueilleurs de la préhistoire n'étaient ni les « brutes » de Hobbes, ni les « bons sauvages » de Rousseau : ils étaient divers, changeant de forme d'organisation selon les saisons, les lieux et les choix politiques - parfois égalitaires, parfois hiérarchiques, parfois les deux, tour à tour.
La vraie leçon est donc plus profonde : il n'y a pas de nature humaine fixe. Il y a une plasticité - une capacité à coopérer OU à compéter, à partager OU à accaparer, selon les institutions qui nous entourent. L'humain est l'animal qui se construit lui-même par ses arrangements sociaux. C'est précisément ce qui fait de l'organisation politique une question décisive : ce n'est pas la nature qui décide si nous coopérons - c'est la société que nous bâtissons.
Ce qu'on nous dit / La réalité
Mythe 1 : « L'homme est un loup pour l'homme »
Ce qu'on nous dit : sans État fort, ce serait la guerre de tous contre tous (Hobbes).
La réalité : la coopération est au moins aussi fondamentale que la compétition. Kropotkine, De Waal, et l'éthologie moderne le confirment : l'entraide est un facteur d'évolution, pas une exception. Les six garçons de l'île, sans État ni police, ont coopéré pendant quinze mois.
Mythe 2 : « La civilisation est un vernis sur la bête »
Ce qu'on nous dit : retirez l'ordre social, et la sauvagerie ressort.
La réalité : la « théorie du vernis » est réfutée. L'empathie et la morale sont biologiques - continues avec la socialité des autres animaux (Darwin, De Waal). Le vernis, c'est plutôt la compétition imposée par des institutions qui la fabriquent.
Mythe 3 : « Le gène égoïste » (tout n'est que compétition)
Ce qu'on nous dit : la sélection naturelle récompense l'égoïsme.
La réalité : la sélection récompense aussi la coopération - le soin parental, les alliances, la réciprocité. Dawkins lui-même a précisé que « égoïste » était une métaphore, pas une description de l'humain. La coopération est une stratégie évolutive victorieuse.
Mythe 4 : « La tragédie des communs » (l'humain détruit ce qui est partagé)
Ce qu'on nous dit : un bien commun sera forcément surexploité.
La réalité : Elinor Ostrom (Nobel 2009) a documenté des milliers de communs gérés durablement par la coopération pendant des siècles. Hardin décrivait un « pâturage ouvert » qui n'a jamais existé. (Voir notre note sur les communs.)
Pourquoi ce mythe est politique
Le mythe de l'égoïsme naturel n'est pas une erreur innocente. C'est une arme idéologique.
Si l'humain est égoïste, alors la compétition, l'accumulation et la privatisation sont « naturelles » - et la coopération, le partage, le commun sont des « utopies ». Si l'humain est coopératif, alors c'est l'inverse : c'est le marché, qui force la compétition, qui est l'aberration - et la coopération, la norme dont on nous a éloigné·e·s.
C'est exactement pourquoi ce mythe est martelé partout : dans les manuels d'économie (l'homo oeconomicus), dans les fictions (Sa Majesté des mouches), dans les discours politiques (« on ne change pas la nature humaine »). Il sert à rendre l'ordre existant incontestable. Le démonter, c'est rouvrir la possibilité.
La stratégie : bâtir des institutions qui font coopérer
Puisque l'humain est plastique, la question n'est pas « quelle est notre nature ? » mais « quelles institutions voulons-nous ? ».
1. Contre l'égoïsme institué → la coopération instituée. Des institutions qui récompensent l'entraide (mutuelles, coopératives, communs), pas la compétition (marché, classements, concurrence).
2. Contre la peur fabriquée → la sécurité. La coopération fleurit quand on n'a pas peur de manquer. Le salaire à vie (CSGU), le logement garanti, les soins universels : les conditions matérielles de la solidarité.
3. Contre la « tragédie des communs » → les communs réels. Là où Ostrom a montré que ça marche, rendre la gestion des ressources aux communautés.
4. Contre la propagande du mythe → la contre-hégémonie. Dire, documenter, prouver que la coopération est naturelle - c'est ce que fait cette note, et c'est un acte politique.
5. Contre le fatalisme → l'espoir fondé sur la preuve. Bregman a raison sur un point : un monde meilleur n'est pas « contre la nature humaine ». Il est avec elle. C'est le monde actuel qui la contredit.
La leçon est simple : « l'homme est un loup pour l'homme » n'est pas une vérité scientifique - c'est une excuse. Les humains coopèrent depuis des centaines de milliers d'années. Ce qui est contre nature, ce n'est pas l'entraide. C'est un système qui force la compétition et l'appelle « nature humaine ».
Explorez dans le simulateur
Le module CSGU (salaire à vie), la nationalisation et le budget participatif, dans notre simulateur, modélisent une société qui fait le pari de la coopération. Activez-les et observez ce que devient une humanité qu'on cesse de forcer à se battre.
On ne « change » pas la nature humaine. On choisit les institutions qui la révèlent.
Sources : Bregman, Humankind: A Hopeful History (2020) et Utopia for Realists (2017) · Bregman, The real Lord of the Flies (The Guardian, 2020) · Graeber & Wengrow, Au commencement était... (The Dawn of Everything, 2021) · Kropotkine, L'Entraide, un facteur de l'évolution (1902) · De Waal, Primates et philosophes (Tanner Lectures, 2005) · Solnit, A Paradise Built in Hell (2009, altruisme de catastrophe) · Ostrom, Governing the Commons (1990) · Hardin, The Tragedy of the Commons (1968) · Dawkins, Le Gène égoïste (1976) · Hobbes, Léviathan (1651) · Rousseau, Discours sur l'origine de l'inégalité (1755).