Et avant le capitalisme ? L'archéologie du possible
Y avait-il des sans-abri avant le capitalisme ? Comment gérait-on les incendies, les famines, les dettes, la santé, l'accueil des étrangers ? Poser ces questions, honnêtement, c'est prouver que notre économie n'est pas une fatalité. Voici la méthode, ses garde-fous, et ses réponses.
« Il est plus facile d'imaginer la fin du monde que la fin du capitalisme », écrivait Mark Fisher. Cette phrase, notre blog la combat note après note. Mais il nous manquait un outil. En voici un : une archéologie du possible - l'examen honnête de ce que les sociétés d'avant le capitalisme savaient faire, pour nous rappeler que notre arrangement économique n'est ni naturel, ni éternel, ni le seul possible.
Cette note explicite une méthode que nous utilisons déjà, en filigrane, dans nos textes sur le soin, l'amitié ou les communs. Elle la nomme, en pose les garde-fous, et l'applique systématiquement.
La méthode, et ses deux pièges
Le raisonnement part d'une image : un groupement humain des premiers temps - pas « primitif », mais initial - un village de taille petite ou moyenne, où chacun connaît ses voisins et compte sur elleux pour survivre : accoucher, bâtir une maison, éteindre un incendie.
Cette image est utile, mais elle tend deux pièges, et il faut les nommer pour les éviter :
- Le sophisme naturaliste : « ce qui a existé est donc bon ». Faux. Une pratique ancienne n'est pas justifiée par son ancienneté. L'esclavage, la guerre et l'oppression des femmes sont très anciens - ils n'en sont pas moins injustes.
- La nostalgie (« c'était mieux avant ») : faux également. Ces sociétés n'étaient pas des paradis. Elles avaient leurs hiérarchies, leurs violences, leurs exclusions, leurs vendettas.
Alors, à quoi sert l'image ? À une seule chose, mais essentielle : défataliser le présent. Si ces sociétés organisaient différemment la dette, la terre, le soin, la santé, l'accueil des étrangers - alors nos arrangements actuels ne « coulent pas de source ». Ils ont été inventés, souvent imposés, et peuvent donc être défaits. L'analogie n'est pas une recette à copier. C'est une preuve de contingence - un levier pour imaginer autre chose.
L'intuition juste : la confiance comme première monnaie
Au cœur de l'analogie, il y a une intuition, et elle est correcte : dans un petit groupe où chacun dépend des autres, la confiance est la ressource la plus précieuse - et elle ne s'achète pas.
L'anthropologie le confirme. Marcel Mauss l'a montré en 1925 : dans les sociétés sans État ni marché, l'échange n'est pas un commerce, c'est un cycle de dons et de contre-dons qui tisse des liens. David Graeber en a tiré le concept d'« économies humaines » : des économies dont le but est de réorganiser les relations entre personnes, pas d'allouer des marchandises. Et Elinor Ostrom (Nobel 2009) a documenté des milliers de communs gérés durablement pendant des siècles par la réputation et la réciprocité - sans propriété privée ni État.
La confiance, là-dedans, se construit par ce que les biologistes appellent des « signaux coûteux » : des gestes qui coûtent quelque chose (du temps, du travail, des dons) et qui signalent donc un engagement sincère. Les traditions, les rites, les fêtes communes - tout cela n'est pas « décoratif » : c'est de la technologie de la confiance. Là où nous achetons la sécurité avec de l'argent, ces sociétés la fabriquaient avec du lien.
Le questionnaire : comment faisaient-ils ?
Appliquons la méthode, honnêtement, question par question.
Les étrangers et les sans-abri. Dans la Grèce antique, l'hospitalité (xenia) était une obligation sacrée : Zeus Xenios protégeait les étrangers, et « tous les étrangers et mendiants sont de Zeus ». L'hôte offrait nourriture, abri et protection - sans contrepartie immédiate. Le même réflexe existe dans le droit de l'hospitalité arabe, le droit coutumier anglais, ou l'accueil du voyageur chez les Inuits. Y avait-il des « sans-abri » ? Des marginaux, des exilés, des bannis - oui, toujours. Mais le sans-abrisme de masse, structural, permanent, est une invention moderne : il naît de la clôture des communs, qui a expulsé les paysans de leurs terres, puis de l'urbanisation capitaliste. Hier, un étranger de passage était hébergé. Aujourd'hui, il est abandonné.
La santé et l'hôpital. Les premiers vrais hôpitaux du monde furent les bimaristans du monde musulman (Bagdad, Damas, Le Caire, 8e-13e siècle) : des établissements gratuits, avec des médecins salariés et des écoles de médecine. En Europe, le soin des malades relevait des hospices monastiques et des Hôtels-Dieu - de la charité religieuse, c'est-à-dire une obligation communautaire. Dans les villages, la santé était l'affaire des sages-femmes et des guérisseuses, porteuses d'un savoir féminin collectif - jusqu'à ce que la chasse aux « sorcières » (Silvia Federici l'a montré) les persécute et transfère le savoir médical aux médecins masculins. La santé a donc été, des siècles durant, une obligation morale et communautaire - avant d'être une marchandise.
Les incendies et les accidents. Éteindre le feu de la maison du voisin était une obligation : les « chaînes de seaux », la corvée d'assistance, les mutuelles d'entraide. Les sociétés de secours mutuels (18e-19e siècle) - l'ancêtre de la sécurité sociale - assuraient leurs membres contre la maladie, l'accident, le décès, par la cotisation solidaire, pas par le profit.
Les sécheresses et les famines. E. P. Thompson a montré que les émeutes de la faim du 18e siècle n'étaient pas des explosions irrationnelles, mais l'application d'une « économie morale » : la conviction partagée que, en temps de disette, la communauté - et les riches - avaient l'obligation de nourrir les pauvres à un prix juste. James Scott a trouvé la même « éthique de subsistance » chez les paysans d'Asie du Sud-Est : le droit de ne pas mourir de faim prime sur le droit de propriété. Les greniers communs, les redistributions rituelles, les interdits de spéculer sur les grains - autant de garde-fous contre la famine, que le marché a depuis détruits.
Les prêts et les usuriers. Pendant des millénaires, la dette a été encadrée par une idée simple : on ne prête pas pour s'enrichir sur la misère. Les taux d'intérêt étaient plafonnés, l'usure était interdite ou moralement condamnée, et - surtout - des jubilés annulaient périodiquement les dettes : la shmita hébraïque (remise des dettes tous les 7 ans), le jubilé (tous les 50 ans), les amnisties royales de Mésopotamie documentées par Michael Hudson et Graeber. L'idée qu'une dette est sacrée, imprescriptible et éternelle est une invention moderne - et récente.
Le soin des enfants, des aînés, et les funérailles. Nous l'avons déjà raconté dans nos notes sur la parentalité et le grand âge : le soin était porté par la communauté - les tantes, les grands-mères, les voisines - avant d'être replié sur la famille, puis vendu. Les funérailles, elles, étaient des rites collectifs : la veillée, le deuil partagé, la communauté qui enterre les siens.
La terre et l'héritage. La terre n'était pas une marchandise : c'était un commun, détenu collectivement (champs ouverts, pâturages communs, forêts communales). On en avait l'usufruit, pas la propriété. La clôture des communs (les « enclosures » anglaises), à partir du 15e siècle, a transformé ce droit d'usage en propriété privée, et expulsé des millions de paysans. (Voir notre note sur la clôture des communs.)
Les routes et les travaux. Les grands travaux - routes, ponts, digues - étaient accomplis par la corvée : une obligation collective de travail, alternant avec des corvées royales (souvent tyranniques, il faut le dire). Mais l'idée que les infrastructures appartiennent à tous et se construisent en commun est, elle, très ancienne.
Ce qu'il ne faut PAS idéaliser
Soyons honnêtes jusqu'au bout. Ces sociétés n'étaient pas meilleures. Elles étaient souvent patriarcales, hiérarchiques, violentes, xénophobes malgré l'hospitalité, esclavagistes, et leurs solidarités s'arrêtaient souvent aux frontières du clan. L'économie morale protégeait les « nôtres » - pas toujours les étrangers, pas toujours les femmes, jamais les esclaves.
Le but de l'archéologie du possible n'est pas de revenir en arrière. C'est de briser l'illusion que le présent est une fatalité. Si la dette a pu être annulée, si la terre a pu être un commun, si le soin a pu être une obligation collective, si la santé a pu être gratuite - alors rien de ce que le capitalisme présente comme « naturel » ne l'est. Tout cela est un choix, et un choix peut être défait, et refait autrement.
La stratégie : reprendre les formes communales, sans leurs hiérarchies
Un programme communiste n'est pas une « nostalgie du village ». C'est la reprise de ces formes communales - l'entraide, l'économie morale, le commun, la remise de dette, le soin collectif - débarrassées de leurs hiérarchies. Autrement dit :
1. La remise de dette - des jubilés modernes (annulation des dettes étudiantes, médicales, de logement), comme le réclament les mouvements pour la justice de la dette.
2. Le commun - sortir l'eau, la terre, le logement, la santé de la propriété privée, et les rendre à une gestion collective et démocratique.
3. L'économie morale - rétablir le droit à la subsistance : un revenu inconditionnel (salaire à vie), un logement garanti, une santé gratuite - des droits, pas des marchandises.
4. La confiance comme infrastructure - reconstruire des lieux de lien (tiers-lieux, fêtes, entraide) où la confiance se tisse, contre la solitude marchande.
5. Le soin communautaire - re-socialiser le soin des enfants, des aînés et des malades (voir nos notes sur le soin et sur la santé).
La leçon n'est pas « le passé était mieux ». C'est : « le présent est un accident. D'autres mondes ont existé. Donc un autre monde est possible. » Et c'est exactement ce qu'il faut se rappeler, quand imaginer la fin du capitalisme semble plus difficile que d'imaginer la fin du monde.
Explorez dans le simulateur
Notre simulateur modélise précisément ces « formes communales » : revenu inconditionnel (CSGU), nationalisation des communs, remise de dette, budget participatif. Activez-les et observez ce que devient une société qui renoue avec l'économie morale - sans ses hiérarchies.
On ne rêve pas du passé. On s'en sert pour prouver que le présent n'est pas une prison.
Sources : Fisher, Capitalist Realism (2009) · Mauss, Essai sur le don (1925) · Graeber, Debt: The First 5000 Years (2011) et On the Moral Grounds of Economic Relations (« économies humaines », « communisme ordinaire ») · Ostrom, Governing the Commons (1990, Nobel 2009) · Thompson, The Moral Economy of the English Crowd (Past & Present, 1971) · Scott, The Moral Economy of the Peasant (1976) · Hudson, ... and forgive them their debts (jubilés, shmita) · The law of hospitality (HAU, 2012) · Xenia (hospitalité grecque, « tous les étrangers sont de Zeus ») · Federici, Caliban et la sorcière (2004, chasse aux guérisseuses) · Bimaristan (hôpitaux islamiques, 8e-13e siècle) · Foucault, Naissance de la clinique (1963) · Polanyi, La Grande Transformation (1944).