La colonie qu'on ne voit pas : colonialisme de peuplement, terres volées, et le combat pour le « Land Back »
Montréal est bâtie sur le territoire non cédé des Kanien'kehá:ka. Pensionnats, Rafle des années 1960, femmes disparues : le Canada est une colonie de peuplement, et le vol de la terre n'est « pas un événement, mais une structure ». Voici les mythes à démonter, et le combat du « Land Back ».
- Ce qu'est le colonialisme de peuplement
- Les pensionnats : l'élimination par l'éducation
- Les résistances : Oka, Wet'suwet'en, et le « Land Back »
- Ce qu'on nous dit / La réalité
- Mythe 1 : « C'était des terres vides » (terra nullius)
- Mythe 2 : « C'est du passé, il faut passer à autre chose »
- Mythe 3 : « Les Autochtones sont bien traités, ils ont des droits »
- Mythe 4 : « La décolonisation, c'est une métaphore »
- Ce que le communisme doit en faire
- Explorez dans le simulateur
Ce blog se dit décolonial. Mais qu'est-ce que ça veut dire, concrètement, ici - au Québec, au Canada, sur des terres qui n'ont jamais été cédées ? Montréal est bâtie sur le territoire non cédé des Kanien'kehá:ka (Mohawk). Le Canada n'est pas un pays « fondé » par des pionniers : c'est une colonie de peuplement, édifiée sur le vol de la terre et l'élimination de ses habitant·e·s originel·le·s. Cette note - la première d'une série sur la domination - nomme cette réalité, démonte ses mythes, et expose le combat pour la terre et la souveraineté.
Elle prolonge notre note sur la clôture des communs : le colonialisme de peuplement est la forme la plus aboutie de l'« accumulation par dépossession ».
Ce qu'est le colonialisme de peuplement
Il faut distinguer. Le colonialisme classique exploite un territoire et sa main-d'œuvre (l'Inde britannique, le Congo belge). Le colonialisme de peuplement est différent, et plus radical : il ne veut pas exploiter le territoire, il veut le remplacer. Son but n'est pas d'extraire, mais de s'installer - et donc de faire disparaître celles et ceux qui y étaient.
L'anthropologue Patrick Wolfe l'a résumé en une phrase devenue célèbre : l'invasion coloniale de peuplement n'est « pas un événement, mais une structure ». Ce n'est pas un moment du passé : c'est un système qui dure, tant que la terre est occupée et que les peuples originels sont dépossédés.
Au Canada, cette structure a un nom et des outils : la Proclamation royale de 1763 (qui reconnaissait des droits aux Premières Nations, souvent violés), la Loi sur les Indiens (1876, qui a mis les peuples autochtones sous tutelle), les traités (souvent arrachés ou non respectés), et surtout - l'arme la plus brutale - les pensionnats.
Les pensionnats : l'élimination par l'éducation
De 1831 à 1996, environ 150 000 enfants autochtones ont été arraché·e·s à leurs familles et enfermé·e·s dans des pensionnats dirigés par les Églises et financés par l'État. Le but, énoncé ouvertement, était de « tuer l'Indien dans l'enfant » : interdire les langues, détruire les cultures, couper les liens. Des milliers d'enfants y sont mort·e·s - de maladie, de mauvais traitements, de négligence. La Commission de vérité et réconciliation (2015) a employé un mot précis : génocide culturel.
Après les pensionnats, la Rafle des années 1960 : des dizaines de milliers d'enfants autochtones enlevé·e·s et adopté·e·s par des familles non autochtones. Puis les femmes et filles autochtones assassinées ou disparues (une enquête nationale, 2019, a qualifié la situation de génocide). Le colonialisme de peuplement ne s'est jamais arrêté : il a changé de méthode.
Les résistances : Oka, Wet'suwet'en, et le « Land Back »
Mais l'histoire n'est pas qu'une dépossession. Elle est aussi une résistance continue.
- La crise d'Oka (1990) : les Kanien'kehá:ka de Kanehsatà:ke se sont opposé·e·s à l'extension d'un terrain de golf sur leurs terres et un cimetière ancestral. Le siège de 78 jours a révélé au monde que la « paix » coloniale n'était qu'un silence imposé.
- Wet'suwet'en (2020) : les chef·fe·s héréditaires wet'suwet'en ont bloqué un gazoduc (Coastal GasLink) traversant leur territoire non cédé. Le mouvement a fait écho au monde entier, et a réaffirmé un principe : les terres n'ont pas été cédées.
- Le « Land Back » : un mouvement qui ne demande pas des excuses, mais la restitution de la terre - et, avec elle, la souveraineté, l'autonomie, la possibilité de vivre selon ses propres lois. « Land Back » n'est pas une métaphore : c'est un programme.
Ce qu'on nous dit / La réalité
Mythe 1 : « C'était des terres vides » (terra nullius)
Ce qu'on nous dit : les colons ont trouvé un continent « inhabité », « sauvage », « à civiliser ».
La réalité : les Amériques étaient densément peuplées, par des centaines de nations aux cultures, langues et systèmes politiques propres - dont la Confédération haudenosaunee (iroquoise), qui a inspiré les penseurs de la démocratie moderne. La doctrine de la « terra nullius » (terre sans maître) était une fiction juridique inventée pour justifier le vol.
Mythe 2 : « C'est du passé, il faut passer à autre chose »
Ce qu'on nous dit : le colonialisme, c'est l'histoire ancienne ; aujourd'hui, il y a la « réconciliation ».
La réalité : le colonialisme de peuplement est une structure, pas un événement. Tant que la terre est occupée, les ressources extraites, et les peuples dépossédés, il dure. La « réconciliation » sans restitution de la terre est un mot, pas une décolonisation.
Mythe 3 : « Les Autochtones sont bien traités, ils ont des droits »
Ce qu'on nous dit : le Canada reconnaît des droits, finance des programmes, s'excuse.
La réalité : les peuples autochtones subissent toujours les pires indicateurs - eau potable non potable dans des dizaines de communautés, surreprésentation carcérale et dans la protection de l'enfance, espérance de vie plus courte. La reconnaissance symbolique (des excuses, des statues) sans reconnaissance matérielle (la terre, les ressources, l'autonomie) est ce que le philosophe déné Glen Coulthard appelle le piège de la « politique de la reconnaissance » : on vous reconnaît pour mieux vous nier.
Mythe 4 : « La décolonisation, c'est une métaphore »
Ce qu'on nous dit : « décoloniser » les esprits, les savoirs, les institutions - une question d'idées.
La réalité : les chercheuses Eve Tuck et K. Wayne Yang l'ont écrit sèchement : « la décolonisation n'est pas une métaphore ». Décoloniser, ce n'est pas « repenser ses biais ». C'est rendre la terre. C'est matériel, ou ce n'est rien. Tout le reste - la reconnaissance, la sensibilisation - peut devenir une manière de ne pas rendre la terre.
Ce que le communisme doit en faire
Un programme matérialiste et décolonial ne peut pas traiter la question autochtone comme un « dossier » parmi d'autres. C'est la question fondatrice : on ne peut pas construire une société juste sur une terre volée.
1. La terre d'abord. Soutenir le « Land Back » : la restitution des territoires, la reconnaissance des traités (et leur respect réel), la fin de l'extraction sur les terres non cédées.
2. La souveraineté, pas la reconnaissance. Coulthard a raison : ce que demandent les peuples autochtones, ce n'est pas d'être « reconnus » par l'État colonial - c'est l'autodétermination. Le communisme doit être l'allié de cette souveraineté, pas son tuteur.
3. L'eau, la terre, les ressources : des droits, pas des concessions. Les projets d'extraction (gazoducs, mines, barrages) qui violent les territoires autochtones doivent s'arrêter - pas « consulter » puis continuer.
4. La vérité, et la réparation. Les pensionnats, la Rafle, les femmes disparues : la vérité doit être dite, et la réparation doit être matérielle - pas symbolique.
5. Décoloniser l'organisation elle-même. Un mouvement qui se dit décolonial doit être dirigé avec les peuples autochtones, pas « pour » eux. La solidarité, pas le paternalisme.
La leçon est brutale et nécessaire : il n'y a pas de « nous » collectif au Canada qui ne repose pas sur un vol. Le reconnaître, ce n'est pas se flageller - c'est commencer à réparer. Et la première réparation, c'est la terre.
Explorez dans le simulateur
Notre simulateur modélise la nationalisation des ressources et la restitution des terres : ce que devient une économie qui rend aux peuples autochtones ce qui leur a été pris. Activez ces leviers et observez.
On ne « réconcilie » pas avec des excuses. On réconcilie en rendant la terre.
Sources : Wolfe, Settler Colonialism and the Transformation of Anthropology (1999, « une structure, pas un événement ») · Commission de vérité et réconciliation du Canada, Rapport final (2015, « génocide culturel », pensionnats, ~150 000 enfants) · Enquête nationale sur les femmes et filles autochtones disparues et assassinées (2019) · Coulthard, Peau rouge, masques blancs (2014, politique de la reconnaissance) · Fanon, Les Damnés de la terre (1961) · Tuck & Yang, Decolonization is not a metaphor (2012) · Simpson, Danser sur le dos de notre tortue (2011) · Crise d'Oka (1990) · Résistance Wet'suwet'en (2020) · Loi sur les Indiens (1876) · Proclamation royale (1763).