Comment on tue un service public : la stratégie du délabrement programmé
7,6 millions de personnes sur les listes d'attente du NHS. Un million de Québécois·es sans médecin de famille. Ce n'est pas un accident : c'est la stratégie « affamer la bête », appliquée depuis 50 ans pour privatiser ce qui nous appartient. Voici la machine, les mythes, et comment la démonter.
- Ce qu'on nous dit / La réalité
- Mythe 1 : « L'État est inefficace par nature »
- Mythe 2 : « Le privé est moins cher et plus efficace »
- Mythe 3 : « On n'a pas le choix » (TINA)
- Mythe 4 : « Les fonctionnaires sont des privilégiés à rééduquer »
- La machine en six étapes
- D'où ça vient : une courte histoire
- Les chiffres qui font mal
- Ce qu'on peut faire : la résistance existe déjà
- La stratégie communiste : pas « réparer l'État », le transformer
- Essayez-le dans le simulateur
Le Royaume-Uni comptait 7,6 millions de personnes sur les listes d'attente de son service de santé public en 2025. Le Québec, lui, a près d'un million de personnes sans médecin de famille. Et pendant ce temps, on nous répète que « le public est inefficace » et que « le privé ferait mieux ».
Ce n'est pas un accident. C'est une stratégie, théorisée, financée et appliquée méthodiquement depuis cinquante ans. Elle a même un nom : « affamer la bête » (starve the beast).
Ce texte décortique la machine : comment on appauvrit délibérément un service public pour le rendre insupportable, puis comment on le vend au privé en disant « vous voyez bien que ça ne marchait pas ». Et comment on la casse.
Ce qu'on nous dit / La réalité
Mythe 1 : « L'État est inefficace par nature »
Ce qu'on nous dit : les bureaucraties publiques sont paresseuses, lourdes, sans incitation à bien faire. Seul le marché, avec sa concurrence, peut produire l'efficacité.
La réalité : cette idée n'est pas un constat, c'est une théorie politique - la théorie des choix publics (James Buchanan, prix Nobel 1986). Elle postule que les fonctionnaires sont des égoïstes qui maximisent leur budget. Mais les données racontent une autre histoire : l'administration publique est, selon plusieurs études, au moins aussi productive que le privé, et souvent moins chère une fois qu'on compte les profits et les frais de gestion (voir Medicare ci-dessous).
Mythe 2 : « Le privé est moins cher et plus efficace »
Ce qu'on nous dit : privatiser, c'est économiser.
La réalité : Medicare (public, États-Unis) fonctionne avec ~2 % de frais administratifs, contre 12 à 17 % pour les assureurs privés. La privatisation de l'eau en Angleterre a fait grimper les factures de ~40 % en termes réels depuis 1989, tout en laissant fuir jusqu'à 24 % de l'eau dans les canalisations - et en versant des dividendes aux actionnaires pendant qu'on n'investissait pas dans le réseau.
Mythe 3 : « On n'a pas le choix » (TINA)
Ce qu'on nous dit : There is no alternative. Il faut couper, privatiser, « assainir ».
La réalité : Margaret Thatcher a fait de ce slogan la devise du néolibéralisme. Mais c'est faux à chaque niveau. L'alternative existe partout : des centaines de villes ont remunicipalisé leur eau (Paris 2009, Naples 2011, plus de 100 villes européennes). La Finlande a l'un des meilleurs systèmes scolaires du monde sans compétition de marché. Le Kerala (Inde) a décentralisé la planification de ses services publics vers des assemblées populaires.
Mythe 4 : « Les fonctionnaires sont des privilégiés à rééduquer »
Ce qu'on nous dit : il faut « moderniser » la fonction publique, la rendre « performante », la soumettre aux « indicateurs » et à la « concurrence ».
La réalité : ce discours est le cheval de Troie du New Public Management. On ne « modernise » pas : on rééduque les fonctionnaires à penser comme des entrepreneurs, on atomise le service en agences, et on remplace la mission (soigner, enseigner) par des tableaux de bord. C'est ce que des chercheurs appellent la « privatisation des subjectivités » : on change les gens de l'intérieur pour qu'ils intériorisent la logique du marché.
La machine en six étapes
La paupérisation n'est pas un plan secret. Elle est même documentée. Elle suit six étapes, répétées de la Bolivie à la Grande-Bretagne :
- Sous-financer : on coupe les budgets (« affamer la bête »), en disant que c'est temporaire ou vertueux.
- Dégrader : files d'attente, locaux qui se détériorent, personnel épuisé.
- Dévaloriser : on paie mal, on surcharge, on méprise (« privilégiés », « paresseux »).
- Décrédibiliser : « vous voyez, le public ne marche pas » - en oubliant qu'on vient de l'affamer.
- Privatiser : on vend ou on sous-traite au privé, souvent à des proches.
- Verrouiller : contrats de 30 ans, clauses de compensation, tribunaux d'arbitrage privés (ISDS) qui interdisent de revenir en arrière.
Chaque étape a son vocabulaire : « rigueur », « modernisation », « efficience », « partenariat public-privé ». Aucun ne dit « privatisation ». C'est voulu.
D'où ça vient : une courte histoire
- 1945-1975 : l'âge d'or keynésien. Les services publics se construisent : le NHS britannique (1948), l'assurance-maladie canadienne, la sécurité sociale française. L'État est l'outil de la redistribution.
- 1973 : le Chili devient le premier laboratoire. Après le coup d'État de Pinochet, les « Chicago Boys » (formés par Milton Friedman) privatisent les retraites, la santé, l'éducation et même l'eau. Le choc est imposé par la force.
- 1979-1981 : Thatcher (Royaume-Uni) et Reagan (États-Unis) importent la recette dans le Nord. Thatcher vend British Telecom, British Gas, British Airways, l'eau, l'électricité, les chemins de fer. Reagan lance « affamer la bête ».
- 1980-2000 : le FMI et la Banque mondiale imposent l'ajustement structurel au Sud : en échange de prêts, on exige la privatisation de l'eau, de l'électricité, de l'éducation. La « guerre de l'eau » de Cochabamba (Bolivie, 2000) est la révolte contre Bechtel, qui avait privatisé... la pluie.
- 2008-aujourd'hui : la crise financière devient le prétexte de l'austérité. On renfloue les banques, puis on coupe les services publics. Le Québec et le Canada suivent : « réingénierie de l'État », coupes en santé et en éducation.
Les chiffres qui font mal
- 7,6 millions sur liste d'attente au NHS (2025).
- ~1 million de Québécois·es sans médecin de famille.
- jusqu'à 24 % de l'eau perdue en fuites dans le réseau privatisé anglais (contre ~7 % dans le réseau public néerlandais).
- 12 à 17 % de frais administratifs des assureurs privés américains, contre ~2 % pour Medicare public.
- ~40 % de hausse réelle des factures d'eau anglaises depuis la privatisation (1989).
Ces chiffres ne sont pas des accidents de gestion. Ils sont le produit voulu de l'étape 2.
Ce qu'on peut faire : la résistance existe déjà
La bonne nouvelle, c'est que partout où des gens ont repris le contrôle, ça marche :
- La guerre de l'eau de Cochabamba (2000) : les habitant·es ont chassé Bechtel et repris leur eau en gestion communautaire.
- La remunicipalisation : Paris (2009) et Naples (2011) ont repris leur eau au privé. En Allemagne, des dizaines de villes ont racheté leurs réseaux d'électricité dans les années 2010. L'Italie a voté à ~95 % contre la privatisation de l'eau en 2011.
- Le Kerala (Inde) : la People's Plan Campaign (1996) a décentralisé la planification de ~40 % du budget vers des assemblées de quartier.
- Mondragon (Espagne) : 80 000 travailleur·euse·s propriétaires dans un réseau de coopératives qui gère sa propre éducation et sa propre banque.
- La Finlande : un système scolaire public, sans sélection précoce ni compétition de marché, classé parmi les meilleurs du monde pendant des décennies.
- Le budget participatif de Porto Alegre (Brésil) : les habitant·es décident directement de l'allocation des investissements municipaux depuis 1989.
La stratégie communiste : pas « réparer l'État », le transformer
La question n'est pas seulement « comment sauver les services publics ». C'est la question posée par le livre L'État et la révolution citoyenne (Institut La Boétie, 2026) et par un siècle et demi de marxisme : quel État pour la révolution ?
Un programme matérialiste et communiste répond problème par problème :
1. Contre le sous-financement → la dé-marchandisation. Sortir la santé, l'éducation, l'eau, l'énergie, le logement et les transports de la logique du profit. Ce ne sont pas des marchandises : ce sont des droits. Concrètement : nationalisation sous contrôle démocratique (pas étatique-bureaucratique), budgets indexés sur les besoins, pas sur les surplus.
2. Contre la privatisation des subjectivités → la réappropriation des missions. Refuser le New Public Management. Les soignant·es, les enseignant·es, les travailleur·euse·s des services publics doivent définir leurs propres objectifs, pas des indicateurs de rentabilité. Autogestion des équipes, élection des directions, fin de la « gestion par la performance ».
3. Contre le verrouillage → la clause de retour. Interdire les contrats de 30 ans et les tribunaux d'arbitrage privés (ISDS). Toute privatisation doit être réversible, et les services essentiels doivent être interdits de marchandisation (comme le propose le mouvement européen pour le droit à l'eau).
4. Contre la dépossession démocratique → la planification démocratique. À la manière du Kerala et de Porto Alegre, transférer la décision sur les budgets publics vers des assemblées populaires. Le module « nationalisation » et « budget participatif » de notre simulateur permet d'explorer précisément cela.
5. Contre la propagande → la contre-hégémonie. Gramsci l'a compris : on ne gagne pas l'État par un coup, mais par une « guerre de position » - en construisant des institutions alternatives (cliniques communautaires, coopératives, médias populaires, écoles populaires) qui démontrent qu'une autre organisation est possible, ici et maintenant.
6. Contre le « on n'a pas les moyens » → la réappropriation des richesses. L'argent existe : il est dans les 24 % de la richesse détenus par le top 1 %, dans les paradis fiscaux, dans les profits privatisés. Un impôt sur la fortune, une taxe sur les transactions financières et la fin de l'évasion fiscale financent les services publics sans « austérité ».
La leçon de l'histoire est claire : les services publics ne meurent pas de vieillesse. Ils sont assassinés. Et ce qui est assassiné peut être ressuscité - par celles et ceux qui les utilisent, les font vivre et les reprennent en main.
Essayez-le dans le simulateur
Notre simulateur modélise la plupart de ces leviers : nationalisation des services publics, salaire à vie (CSGU), impôt sur la fortune (IRP), budget participatif, justice réparatrice. Activez le mode expert et explorez ce que donnerait une économie où l'eau, la santé et l'éducation cessent d'être des marchandises.
On ne répare pas un service public qu'on continue d'affamer. On le reprend.
Sources : Bartlett, Starve the Beast (Independent Review, 2007) · The Guardian, The $40tn cost of Republicans' false promises (2026) · Hood, A Public Management for All Seasons? (1991) · Dawson & Dargie, What is neoliberal about new public management? · Ball, New Public Management and Education (SAGE) · Agencification of the British civil service (Public Administration, Wiley) · Privatizing subjectivities (RBPae) · Giroux / Apple / Foucault, curriculum néolibéral · Wikipedia, There is no alternative · Remunicipalisation de l'eau : Paris (2009), Naples (2011), Espagne, Argentine (IWA, Frontiers) · Right2Water (EPSU) · Cochabamba, guerre de l'eau (2000) · Kerala, People's Plan Campaign (Isaac & Franke) · Mondragon Corporation · Piketty, Le Capital au XXIe siècle · Institut La Boétie, L'État et la révolution citoyenne (2026) · Marx, Critique du programme de Gotha · Gramsci, Cahiers de prison · Poulantzas, L'État, le pouvoir, le socialisme.