Notre boussole : marxisme matérialiste, anti-impérialiste et pensée décoloniale
Nous disons souvent que nos textes sont « véridiques et objectifs, mais pas neutres ». Voici ce que ça veut dire, précisément : les quatre mots qui définissent notre position, leur histoire, leurs luttes, et ce qu'ils impliquent pour le logement, la santé, l'écologie, le travail, la race et la guerre.
- 1. Ce que notre position n'est pas
- 2. Marxiste : comprendre le monde par le travail et les classes
- 3. Matérialiste : la matière avant l'idée
- 4. Anti-impérialiste : le capitalisme n'a pas de frontières, il en trace
- 5. Décolonial : l'indépendance ne suffit pas
- 6. Comment les quatre mots se tiennent
- 7. Ce que cela prône
- 8. Pourquoi et comment
- 9. Implications pour les sujets de société
- 10. Limites et débats internes
Nos textes revendiquent une position : marxiste, matérialiste, anti-impérialiste et décoloniale. Quatre mots, souvent mal compris. Ce texte est le mode d'emploi : il explique, en langage clair, ce que chacun veut dire, d'où il vient, et ce qu'il implique pour les sujets concrets dont nous parlons.
1. Ce que notre position n'est pas
Avant de dire ce qu'elle est, écartons trois malentendus.
Ce n'est pas une opinion parmi d'autres. C'est une méthode d'analyse - une épistémologie - une façon de poser les questions, pas seulement des réponses toutes faites.
Ce n'est pas un dogme. Le marxisme n'est pas un livre de recettes à réciter. C'est une boîte à outils pour comprendre le réel. Si le réel contredit la théorie, c'est la théorie qu'on révise - pas l'inverse.
Ce n'est pas une haine des gens. On s'attaque à des systèmes (le capitalisme, l'impérialisme, le colonialisme), pas à des personnes. On peut combattre un système injuste tout en reconnaissant l'humanité de celles et ceux qui, parfois, en profitent sans même le vouloir.
2. Marxiste : comprendre le monde par le travail et les classes
Le marxisme part d'un constat simple : les humains se distinguent des autres animaux parce qu'ils produisent leurs moyens d'existence. On ne vit pas d'air : on travaille, on transforme la nature, on échange. De ce constat découlent trois idées.
L'histoire a un moteur matériel. Les grandes transformations ne naissent pas d'abord des grandes idées, mais des changements dans la façon de produire - l'agriculture, l'industrie, le numérique. Les idées viennent ensuite, pour justifier ou contester ces changements.
La lutte des classes. Quand une minorité possède les moyens de production (usines, terres, machines, logiciels) et que la majorité doit lui vendre son travail pour survivre, il existe un conflit d'intérêts structurel. Ce n'est pas une invention polémique : c'est une description.
La plus-value. Le travailleur produit plus de valeur qu'il n'en reçoit en salaire. La différence - la plus-value - est captée par le propriétaire. C'est le mécanisme central de l'exploitation, analysé par Karl Marx dans Le Capital (1867).
Cette tradition a été fondée par Marx et Friedrich Engels au milieu du XIXe siècle (Manifeste du parti communiste, 1848), puis enrichie, critiquée et transformée par des générations de penseurs et de luttes, de Rosa Luxemburg à Amílcar Cabral, d'Angela Davis à Silvia Federici.
3. Matérialiste : la matière avant l'idée
Le matérialisme est le socle. Il affirme une chose simple : ce qui existe existe indépendamment de ce qu'on en pense, et c'est le monde matériel - le ventre, le logement, le salaire - qui façonne les idées, plus que l'inverse.
Concrètement :
- Ce ne sont pas les idées racistes qui ont créé l'esclavage ; c'est l'économie esclavagiste qui a produit l'idéologie raciste pour se justifier.
- Ce n'est pas la « paresse » qui crée la pauvreté ; ce sont les structures qui appauvrissent, et l'idée de « paresse » vient après pour blâmer les pauvres.
C'est pourquoi nous débunkons les mythes : le mythe (« le pauvre est paresseux », « le marché se régule tout seul ») est la face idéologique d'un rapport matériel. Retourner le mythe, c'est remonter à sa cause réelle.
4. Anti-impérialiste : le capitalisme n'a pas de frontières, il en trace
L'anti-impérialisme commence avec une observation que Lénine a formulée en 1916 dans L'impérialisme, stade suprême du capitalisme : à un certain stade, le capitalisme ne se contente plus d'exploiter ses propres travailleurs - il part conquérir le monde pour les matières premières, les marchés et la main-d'œuvre bon marché.
L'impérialisme, c'est :
- Le partage du monde entre grandes puissances (l'Afrique découpée à la conférence de Berlin, 1884-1885).
- Les guerres pour les ressources et les routes commerciales.
- La dette, les coups d'État et les sanctions qui maintiennent les pays pauvres dans la dépendance.
L'anti-impérialisme, c'est le camp des peuples qui se libèrent : la révolution cubaine (1959), la guerre de libération de l'Algérie (1954-1962), le Vietnam contre les invasions française puis américaine, les luttes de libération africaines (Amílcar Cabral en Guinée-Bissau, Samora Machel au Mozambique), la révolution burkinabè de Thomas Sankara (1983-1987). Des luttes imparfaites, mais qui ont arraché des indépendances et des conquêtes sociales bien réelles.
5. Décolonial : l'indépendance ne suffit pas
Le terme « décolonial » vient des penseurs latino-américains, notamment le sociologue péruvien Aníbal Quijano, qui a forgé en 1992 le concept de colonialité du pouvoir. Sa thèse : la colonisation n'a pas seulement volé des terres - elle a créé une façon de classer les humains (les « races ») qui a survécu aux indépendances formelles.
La colonialité, c'est trois choses :
- La colonialité du pouvoir : la hiérarchie raciale qui structure encore l'économie mondiale - qui est riche, qui est pauvre, qui travaille pour qui.
- La colonialité du savoir : l'idée que seul le savoir européen compte, et que les autres savoirs sont des « folklores ».
- La colonialité de l'être : l'intériorisation par les colonisés de leur propre infériorité supposée.
Frantz Fanon, médecin psychiatre martiniquais devenu penseur de la révolution algérienne, a montré dans Peau noire, masques blancs (1952) et Les Damnés de la terre (1961) que la colonisation détruit les subjectivités, et que la libération doit être aussi psychique et culturelle. Aimé Césaire, dans Discours sur le colonialisme (1950), a dénoncé le colonialisme comme une barbarie qui « ensauvage » le colonisateur lui-même.
Être décolonial, c'est refuser de croire que la décolonisation s'est achevée en 1960 avec les drapeaux. Les inégalités, les racismes, les dépendances économiques, la destruction des langues et des savoirs continuent. Les luttes autochtones en sont le cœur contemporain : les zapatistes au Mexique (depuis 1994), Idle No More et les Premières Nations au Canada, la Palestine.
6. Comment les quatre mots se tiennent
- Matérialiste est la méthode de base : la matière d'abord.
- Marxiste est l'analyse du capitalisme et des classes.
- Anti-impérialiste est l'analyse du monde : centre et périphérie, Nord et Sud.
- Décolonial est la correction indispensable : le capitalisme est né de la colonisation, et on ne peut ni le comprendre ni le combattre sans analyser la race et la colonialité.
Ensemble, ils forment une boussole : analyser chaque problème - logement, santé, écologie, travail - à la fois comme un rapport de classe ET comme un rapport colonial, et proposer des solutions qui s'attaquent aux deux.
De ces quatre mots découle directement l'anti-fascisme. Le fascisme n'est pas un accident de l'histoire : c'est la réaction violente du capital en crise et de la colonialité contre tout mouvement d'émancipation - la mobilisation de la peur, du racisme et de la violence pour défendre l'ordre établi. On ne peut être marxiste, anti-impérialiste et décolonial sans être, logiquement, anti-fasciste. C'est pourquoi nous le nommons explicitement, même s'il n'est pas un cinquième pilier.
7. Ce que cela prône
Cette position prône concrètement :
- La propriété collective des moyens de production (usines, terres, logements, plateformes) et leur gestion démocratique par celles et ceux qui travaillent et par les communautés.
- La planification démocratique de l'économie pour répondre aux besoins, pas au profit.
- L'autodétermination des peuples et la fin de la domination impériale.
- La restitution et la réparation : terres, langues, savoirs, justice pour les peuples colonisés et asservis.
- L'égalité réelle de genre, de race et de classe - pas seulement l'égalité formelle des lois.
- Une écologie anticapitaliste : la crise climatique est produite par le système, pas par les individus.
8. Pourquoi et comment
Pourquoi ? Parce que l'ordre actuel produit la misère, la guerre et l'effondrement écologique, et qu'il n'est ni naturel ni éternel. Il a une histoire - donc il peut avoir une fin.
Comment ? Par la praxis : la théorie et l'action se corrigent mutuellement. On analyse, on agit, on apprend de l'action, on ré-analyse. La 11e thèse sur Feuerbach de Marx le résume : « Les philosophes n'ont fait qu'interpréter le monde de diverses manières ; ce qui importe, c'est de le transformer. »
9. Implications pour les sujets de société
- Logement : le logement comme droit, pas comme placement - contrôle des loyers, logement social, coopératives, contre la spéculation.
- Santé : la santé comme bien commun - système public, assurance-médicaments universelle, fin du profit dans les soins.
- Travail : la démocratie au travail - coopératives, syndicats, autogestion, fin de l'exploitation.
- Écologie : l'écosocialisme - on ne sauve pas le climat sans abolir le profit qui le détruit.
- Race et colonialisme : l'antiracisme décolonial, la restitution, la justice réparatrice.
- Genre : le féminisme matérialiste - le travail reproductif non payé est le socle invisible du capitalisme.
- Éducation : l'éducation comme libération, pas comme tri social.
- Médias et technologie : les communs numériques, la souveraineté technologique, contre les plateformes extractivistes.
- Police et prisons : la justice réparatrice et les alternatives à la police.
- Immigration : personne n'est illégal ; les frontières trient la main-d'œuvre au profit des employeurs.
- Guerre et impérialisme : contre les guerres impériales, solidarité avec la Palestine et les peuples occupés.
- Fascisme et extrême droite : l'anti-fascisme comme conséquence logique - des Brigades internationales (Espagne, 1936-1939) à la Résistance, jusqu'aux luttes contemporaines contre la montée de l'extrême droite.
- Nations autochtones : la souveraineté, la terre, la restitution.
- Agriculture : la souveraineté alimentaire et l'agroécologie, contre l'agro-industrie.
10. Limites et débats internes
Nous ne prétendons pas détenir la vérité révélée. Le marxisme a une histoire traversée de débats, d'échecs et de crimes commis en son nom - le stalinisme en premier lieu - que nous ne défendons pas. Notre position tient en une phrase : la boussole est bonne, mais la carte est à refaire sans cesse. Nous citons nos sources, nous nommons nos doutes, et nous révisons quand les faits nous contredisent.
Notre position n'est pas un drapeau à agiter. C'est une méthode pour comprendre - et un pari : que le monde peut être changé.
Sources : Marx et Engels (Manifeste du parti communiste, 1848 ; L'Idéologie allemande, 1845-46) · Marx (Le Capital, 1867 ; Thèses sur Feuerbach, 1845) · Lénine (L'impérialisme, stade suprême du capitalisme, 1916) · Fanon (Peau noire, masques blancs, 1952 ; Les Damnés de la terre, 1961) · Césaire (Discours sur le colonialisme, 1950) · Quijano (Colonialité du pouvoir, 1992) · Federici (Caliban et la sorcière, 2004) · Cabral (Unité et lutte) · Sankara (Discours).