La classe n'a pas disparu : elle a changé de visage
On nous dit que la classe ouvrière est morte, que nous sommes tous « classe moyenne », que la réussite est une affaire de mérite. Faux. La classe existe, elle s'est précarisée, et la nommer, c'est déjà la réarmer.
- La classe n'a pas disparu : elle s'est précarisée
- La méritocratie : le mythe qui divise
- Ce qu'on nous dit / La réalité
- Mythe 1 : « La classe ouvrière a disparu »
- Mythe 2 : « Nous sommes tous la classe moyenne »
- Mythe 3 : « C'est une question de mérite »
- La stratégie : réarmer la classe
- Explorez dans le simulateur
Il y a une chose qu'on n'entend presque plus dans le débat public : le mot « classe ». On parle de « classe moyenne », de « mérite », de « chance ». Mais pas de classe ouvrière, pas d'exploitation. C'est étrange, pour un blog marxiste, de devoir le rappeler : la classe existe, et elle est le moteur de l'histoire.
Cette note la nomme, la décrit telle qu'elle est devenue, et explique pourquoi la nommer est le premier pas pour la réarmer.
La classe n'a pas disparu : elle s'est précarisée
On nous dit que l'usine a fermé, que la classe ouvrière « classique » est morte, remplacée par une « classe moyenne » prospère. C'est un mythe statistique.
La réalité : la classe ouvrière n'a pas disparu - elle s'est transformée et précarisée. Aux travailleur·euse·s d'usine en CDI se sont ajouté·e·s (et souvent substitué·e·s) les gig workers, les livreurs à vélo, les intérimaires, les auto-entrepreneur·euse·s, les travailleur·euse·s des plateformes - des millions de personnes sans sécurité, payées à la tâche, « libres » d'être exploitées. C'est ce qu'on appelle le précariat.
La classe ne s'est pas évaporée dans la « classe moyenne » : elle s'est fragmentée, pour mieux être désarmée.
La méritocratie : le mythe qui divise
Le grand mythe de la « classe moyenne » repose sur un autre mythe : la méritocratie. « Si tu travailles dur, tu réussiras ; si tu échoues, c'est ta faute. » Ce mythe fait croire à chacun·e qu'iel est une exception en devenir - un·e futur·e patron·ne - et non un·e exploité·e.
La réalité : la mobilité sociale est en réalité très faible. Les enfants de riches restent riches, les enfants de pauvres restent pauvres (Bourdieu l'a montré : l'école transforme les privilèges de naissance en « mérite »). La méritocratie n'est pas une promesse : c'est une justification de l'inégalité - et une division (les « méritants » contre les « assistés »).
Ce qu'on nous dit / La réalité
Mythe 1 : « La classe ouvrière a disparu »
Ce qu'on nous dit : il n'y a plus d'usines, plus de prolétariat.
La réalité : le prolétariat a changé de forme (gig, plateformes, services), pas disparu. La majorité de la population vit de la vente de sa force de travail - c'est la définition même de la classe ouvrière, élargie.
Mythe 2 : « Nous sommes tous la classe moyenne »
Ce qu'on nous dit : tout le monde est « moyen », il n'y a plus de classes.
La réalité : le top 1 % détient 24 % de la richesse ; les 40 % du bas, 3 %. La « classe moyenne » est une fiction qui masque une polarisation massive. (Voir notre note sur les inégalités.)
Mythe 3 : « C'est une question de mérite »
Ce qu'on nous dit : chacun a ce qu'il mérite.
La réalité : la naissance détermine presque tout. La méritocratie est un conte que les gagnants se racontent, et que les perdants intériorisent. (Voir notre note sur l'école.)
La stratégie : réarmer la classe
1. Nommer. Dire « classe », « exploitation », « capital ». Le vocabulaire de classe est la première arme : celui qui nomme la domination la rend visible - et donc contestable.
2. Organiser le précariat. Les gig workers, les livreurs, les intérimaires : les syndiquer, les relier, leur donner la sécurité (salaire décent, statut, protection).
3. La solidarité contre la fragmentation. Le capital divise (CDI contre précaires, « méritants » contre « assistés », hommes contre femmes). La classe se réarme par la solidarité : un·e seul·e ne pèse rien, organisé·e·s, nous pesons tout.
4. Le salaire à vie (CSGU). Découpler la survie de l'emploi : la fin du chantage à la précarité. C'est la condition matérielle de la dignité.
5. L'autogestion. Les travailleur·euse·s, pas les patron·ne·s, doivent décider de la production (voir notre note sur le syndicalisme).
La classe n'est pas morte. Elle est désarmée - fragmentée, précarisée, culpabilisée. La réarmer, c'est la tâche première d'un mouvement qui se veut communiste.
Explorez dans le simulateur
Le module CSGU (salaire à vie) et le salaire décent, dans notre simulateur, modélisent la fin de la précarité. Activez-les et observez.
On n'échappe pas à sa classe. On l'organise.
Sources : Marx & Engels, Manifeste du parti communiste (1848) · Standing, Le Précariat (2011) · Bourdieu, La Distinction (1979) et Les Héritiers (1964) · Piketty, Le Capital au XXIe siècle (2013) · Wright, Class Counts (1997) · Thompson, La Formation de la classe ouvrière anglaise (1963).