Qui a le droit de voter ? Suffrage, immigration, et le vote dès la naissance
Qui est « le peuple » qui vote ? Chaque extension du suffrage - aux pauvres, aux femmes, aux Noirs - a été jugée « absurde » avant de devenir évidente. Le vote dès la naissance (Demeny), le vote des immigrés, le vote des prisonniers : voici le principe radical qui dissout toutes les exclusions, et l'histoire qui le prouve.
- L'histoire du suffrage : chaque extension a été jugée « absurde »
- Qui est exclu aujourd'hui ?
- Le principe qui change tout : « qui est gouverné doit avoir voix »
- Et si voter était obligatoire ?
- Ce qu'on nous dit / La réalité
- Mythe 1 : « Les enfants sont trop immatures pour voter »
- Mythe 2 : « Voter, c'est un privilège des citoyens »
- Mythe 3 : « Élargir le vote, c'est le diluer »
- Mythe 4 : « Le vote obligatoire est une atteinte à la liberté »
- La stratégie : la démocratie du plus grand nombre
- Explorez dans le simulateur
Il y a une question que la démocratie n'aime pas se poser : qui est « le peuple » qui vote ? Les politistes l'appellent le « problème des frontières de la démocratie » (boundary problem), et Robert Dahl, le grand théoricien de la démocratie, avouait dès 1970 que c'était « un problème presque totalement négligé par tous les plus grands philosophes politiques ». Pourtant, tout en découle : à qui l'on donne le droit de vote, et à qui on le refuse. Cette note l'explore, en complément de notre note sur la démocratie directe et notre note sur la nationalité.
L'histoire du suffrage : chaque extension a été jugée « absurde »
Avant d'être « évident », chaque élargissement du droit de vote a été combattu comme une folie. On a dit que voter exigeait de la propriété (sinon les pauvres « voteraient la spoliation »). Puis qu'il fallait être blanc. Puis homme. Puis adulte. À chaque fois, les dominants ont prédit le chaos - et à chaque fois, la démocratie en est sortie plus forte.
L'histoire du suffrage est une histoire de luttes sociales : c'est la lutte qui a arraché le vote aux femmes, aux Noirs, aux pauvres, aux jeunes de 18 ans. La leçon est simple : il n'y a aucune frontière « naturelle » du droit de vote. Il n'y a que des frontières politiques, imposées - et donc réversibles.
Qui est exclu aujourd'hui ?
Trois exclusions majeures subsistent, et chacune mérite d'être interrogée :
- L'âge. On vote à 18 ans (parfois 16). Les enfants et adolescent·e·s n'ont aucune voix - alors qu'iels sont soumis aux lois, à l'école, aux décisions sur le climat qui pèseront sur toute leur vie.
- La citoyenneté. Des millions d'immigrant·e·s paient des impôts, travaillent, élèvent leurs enfants ici - et ne peuvent pas voter, parce qu'iels n'ont pas la nationalité.
- La prison. Aux États-Unis, des millions de personnes condamnées sont privées de vote - parfois à vie - par la « privation des droits civiques des criminels » (felon disenfranchisement).
Le principe qui change tout : « qui est gouverné doit avoir voix »
Derrière ces trois exclusions, il y a un même principe, et il est radical : toute personne soumise aux lois d'une communauté devrait avoir voix sur ces lois. Les philosophes l'appellent le principe de « l'assujettissement » (all-subjected principle) ou des « intérêts affectés » (all affected interests). Sa formulation la plus ancienne est aussi la plus claire : « pas de taxation sans représentation ».
Appliqué, ce principe fait tomber les trois exclusions :
-
Les enfants sont soumis aux lois → ils devraient avoir une voix. Le vote dès la naissance (Demeny voting, du démographe Paul Demeny, 1986) propose que les parents votent par procuration pour leurs enfants jusqu'à leur majorité. C'est la réponse au vieillissement des sociétés (les retraité·e·s pèsent lourd, les enfants, rien), et à la question du climat (ceux qui subiront les décisions d'aujourd'hui n'ont aucun vote). Une version plus modeste : abaisser l'âge du vote à 16 ans, comme l'Autriche, l'Écosse ou plusieurs pays d'Amérique latine.
-
Les immigrant·e·s sont soumis aux lois → ils devraient voter. Et l'histoire montre que c'est loin d'être une utopie : aux États-Unis, les non-citoyens ont voté légalement de 1704 jusqu'aux années 1920, dans la plupart des États, avant que la xénophobie ne les en prive. Aujourd'hui, des dizaines de villes américaines (Maryland, Vermont, Californie, Washington DC) et des pays européens leur rendent le droit de vote local. (Voir notre note sur la nationalité.)
-
Les prisonnier·ère·s sont soumis aux lois → la privation de vote ne « punit » pas le crime, elle affaiblit la légitimité de la démocratie en créant une classe d'adultes gouvernés sans voix. C'est une peine supplémentaire, au-delà de la peine prononcée - et elle frappe massivement les populations racisées.
Et si voter était obligatoire ?
Il y a un levier qu'on oublie souvent : rendre le vote obligatoire. En Australie (depuis 1924), en Belgique, au Brésil et dans une vingtaine de pays, voter est un devoir civique, sanctionné par une amende modeste.
Le résultat est spectaculaire : la participation y dépasse 90 %, contre ~54 % aux États-Unis et ~62 % au Canada. Et ce n'est pas qu'un chiffre : quand le vote est facultatif, les riches votent plus que les pauvres, les vieux plus que les jeunes, les Blancs plus que les racisés. Le vote facultatif biaise la démocratie en faveur des dominants. Le politologue Arend Lijphart l'a montré : le vote obligatoire est la mesure la plus efficace pour réduire ce biais de classe.
L'objection classique - « on ne peut pas forcer les gens » - est faible : on peut toujours voter blanc, et une étude (Australie/Belgique) montre que les électeurs « contraints » ne votent pas moins « juste ». La liberté n'est pas de s'abstenir ; c'est d'avoir tou·te·s voix au chapitre.
Ce qu'on nous dit / La réalité
Mythe 1 : « Les enfants sont trop immatures pour voter »
Ce qu'on nous dit : un enfant ne comprend rien à la politique.
La réalité : la « maturité » n'est pas un précipice - elle est un continuum. Et le vote par procuration (Demeny) résout la question : les parents votent pour l'enfant jusqu'à ce qu'iel puisse voter iel-même. Surtout, ce mythe ignore l'essentiel : les enfants sont les premiers concernés par les décisions de long terme (climat, dette, éducation), et ils n'ont aucune voix. C'est le mythe de la maturité qui sert à exclure, pas une réalité.
Mythe 2 : « Voter, c'est un privilège des citoyens »
Ce qu'on nous dit : seuls les nationaux devraient voter.
La réalité : l'histoire dit l'inverse - les non-citoyens ont voté pendant des siècles, et le principe « pas de taxation sans représentation » est au cœur de la démocratie moderne. Quelqu'un qui paie des impôts et vit sous les lois a le droit de voter sur ces lois. La nationalité est une fiction (voir notre note) ; l'assujettissement est un fait.
Mythe 3 : « Élargir le vote, c'est le diluer »
Ce qu'on nous dit : plus on donne le vote, moins il vaut.
La réalité : c'est l'argument qui a servi contre chaque extension du suffrage - contre les femmes, contre les Noirs, contre les pauvres. À chaque fois, il était faux : la démocratie ne se « dilue » pas en s'élargissant, elle se renforce. Le vote n'est pas une ressource rare à préserver ; c'est un droit à étendre.
Mythe 4 : « Le vote obligatoire est une atteinte à la liberté »
Ce qu'on nous dit : forcer les gens à voter, c'est du totalitarisme.
La réalité : on peut toujours voter blanc. La vraie atteinte à la liberté, c'est que les pauvres, les jeunes et les racisés votent moins - et que la démocratie penche vers les dominants. Le vote obligatoire, c'est la pleine participation : la liberté de toutes et tous, pas seulement de celles et ceux qui ont le temps et les moyens.
La stratégie : la démocratie du plus grand nombre
1. Le suffrage universel, vraiment. Toute personne soumise aux lois vote - sans condition d'âge, de nationalité, ni de casier. Le principe de l'assujettissement, appliqué intégralement.
2. Le vote dès la naissance. Le Demeny voting (vote par procuration des parents) pour donner une voix aux générations futures - ou, à défaut, l'âge du vote à 16 ans.
3. Le vote des immigrant·e·s. Rendre le droit de vote (au moins local) à toutes les personnes résidentes, quelle que soit leur nationalité. « Pas de taxation sans représentation. »
4. Le vote des prisonnier·ère·s. Abolir la privation des droits civiques : la prison punit le crime, elle ne doit pas supprimer la citoyenneté.
5. La démocratie, pas seulement électorale. Le vote est nécessaire, pas suffisant. Il doit s'articuler aux conventions citoyennes, au RIC, au budget participatif (voir notre note sur la démocratie directe) - et à la démocratie économique (le pouvoir dans l'entreprise, pas seulement aux urnes).
6. Le vote obligatoire. Rendre le vote obligatoire (avec l'option de voter blanc) pour garantir la pleine participation - et casser le biais de classe qui fait voter les riches plus que les pauvres.
La leçon est simple : la démocratie n'est pas un club réservé aux adultes nationaux sans casier. C'est le pouvoir de toutes celles et ceux qui sont gouverné·e·s. Chaque élargissement du vote - aux femmes, aux Noirs, aux pauvres, aux jeunes - a été arraché par la lutte, et a rendu le monde plus juste. Le prochain élargissement est devant nous. Il s'appelle : tout le monde.
Explorez dans le simulateur
Le module « démocratie » de notre simulateur modélise l'élargissement du droit de vote et ses effets. Activez-le et observez.
On ne demande pas la permission de voter. On prend le pouvoir d'être gouverné·e.
Sources : Dahl, After the Revolution? (1970, le « boundary problem ») · Goodin, Enfranchising All Affected Interests (2007) · Demeny, Pronatalist Policies in Low-Fertility Countries (1986, le vote par procuration) · Hayduk, Democracy for All et Voters in a Foreign Land: Alien Suffrage in the US, 1704-1926 · Felon Disenfranchisement and Democratic Legitimacy (Social Theory and Practice, 2017) · The Boundary Problem in Democratic Theory (Res Publica, 2023) · Voting age 16 (Autriche 2007, Écosse 2014, Amérique latine) · NYC Intro 1867-A (2021, vote municipal des non-citoyens) · UNICEF, Should children vote?